PasserellesVolume 14Numéro 2 • Mai 2013

Qui est le plus protecteur de la sécurité alimentaire: L’UEMOA ou la CEDEAO?


by Didier Tibi Zoungrana

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L’Afrique de l’Ouest connait d’énormes défis économiques, sociaux et politiques. Parmi ces défis, figurent en bonne place les questions relatives à la sécurité alimentaire. Ces questions se posent de plus en plus avec acuité au regard de la structure de la population de la région (300 millions d’habitants) et des besoins alimentaires croissants.

Alors qu’ils représentaient  83% de la population totale en 1960, les ménages producteurs agricoles ne sont plus que 50% en 2010. Cette tendance à la baisse va sans doute se poursuivre au regard  de la situation qui prévaut dans certaines zones agricoles où l’exode rural et l’acquisition des terres à grand échelle au profit des promoteurs étrangers font bon ménage. Un constat  alarmant qui intervient dans un contexte marqué par une insécurité alimentaire qui règne dans certaines parties de la région. En effet près de 33 millions d’africains de l’Ouest, soit 12% de la population, souffriraient encore de malnutrition chronique durant la période 2006-2008. Une situation qui risque de s’aggraver avec la population de la région  en forte croissance qui atteindra environ 420 millions en 2020 (CEDEAO, 2012) au moment où la région reste dépendante de l’extérieur pour son alimentation. En effet, près de 20% des importations globales sont constituées de produits agro-alimentaires.

Nécessité de mise en place des politiques agricoles communes

Par anticipation à des situations alimentaires déplorables, des politiques agricoles ont été mises en place afin d’apporter des réponses durables. Il s’agit de la politique agricole de l’Union (UEMOA) adoptée en 2001 et celle de la CEDEAO (ECOWAP) adoptée en 2005. L’objectif global de ces deux politiques vise à « contribuer de manière durable à la satisfaction des besoins alimentaires de la population, au développement économique et social et à la réduction de la pauvreté dans les États membres, ainsi que des inégalités entre les territoires, zones et pays ».

Les objectifs spécifiques sont la réalisation de la sécurité alimentaire, l’accroissement de la productivité agricole sur des modes durables et l’amélioration des conditions de vie des producteurs en développant l’économie rurale. La différence fondamentale entre les deux, est que la politique agricole de l’UEMOA a été mise en place après la définition du tarif extérieur commun (TEC) de celle-ci qui s’élève à 20%, alors que l’ECOWAP a été élaborée avant le début des discussions sur le TEC-CEDEAO qui n’a été adopté qu’en mars 2013 par les  Ministres des  Finances de la CEDEAO. Ce TEC de la CEDEAO a été validé avec un taux maximum de 35%. En dépit des efforts consentis, la situation alimentaire est toujours préoccupante en Afrique de l’Ouest.

En effet, 44,4 millions de personnes vivent dans un état de grande pauvreté et donc d’insécurité alimentaire en dépit de la mise en place des politiques pour lutter contre ce fléau. L’examen des politiques commerciales s’impose car il ne peut y avoir de bonnes politiques agricoles communes si la politique commerciale ne favorise pas l’effort régional.

Poliques contre l’insécurité alimentaire

Les politiques mises en place sont théoriquement favorables à l’atteinte de la sécurité et de la souveraineté alimentaire. Mais dans les faits, la population continue de souffrir de famine surtout en milieu rural. La réalité est que la production alimentaire totale de la région est jusque là inférieure aux besoins de consommation. Cet écart pourrait s’expliquer par des problèmes d’organisation, d’appui (matériel, technique et financier) et de mise en cohérence des filières agricoles dans l’espace. Un autre obstacle majeur relève de la politique commerciale notamment l’écart entre les taux appliqués et les taux consolidés à l’OMC. La grande majorité des pays ouest-africains ont des taux consolidés très élevés (des taux de 98% par exemple) alors que les taux appliqués sont très bas (0% et moins de 15% selon les pays). Cette situation est de nature à rendre la zone très perméable. Dans le cadre de l’UEMOA, le niveau maximum du TEC est de 20%, ce qui rend  la zone  très libérale. Ce taux ne permet pas de protéger l’agriculture dans la région. Le cas des filières comme  le riz, le lait et le blé en donne les meilleures illustrations.

Concernant le riz, le Burkina Faso a beaucoup investi pour développer de grandes rizières. En dépit des efforts consentis, ce pays comme les autres pays de l’UEMOA, demeurent de grands importateurs de riz à des prix très bas. En effet, les importateurs de riz profitent notamment de la baisse du dollar (près de 40% en deux ans), alors que la taxe à l’importation, définie en l’an 2000 par le TEC, reste relativement faible à 10% comparée à la taxe douanière du Nigeria à 110%. Face à cette situation qui ne promeut guère le développement de la filière du riz, les producteurs  n’ont d’autre option que d’abandonner les rizières, ou de se tourner vers les cultures maraîchères. C’est le cas  du Mali, qui il y a quelques années, pouvait approvisionner suffisamment sa population en riz. Mais cette situation s’est renversée avec l’arrivée massive de riz asiatique dans les magasins maliens, étouffant ainsi la production locale. Pourtant, avec un prix plancher garanti entre 120 FCFA et 150 FCFA le kilo de riz paddy,  la production de riz pourrait exploser, et des pays comme le Mali et le Burkina Faso pourrait exporter vers le Nigeria (premier importateur mondial de riz).

A propos du lait, la région regorge d’énormes potentialités de production surtout dans les pays sahéliens. Malgré la présence d’une population d’éleveurs d’environ 10%, la quasi totalité du lait consommé vient de l’extérieur, principalement d’Europe. La raison est que le lait local coûte plus cher (300F/l) que le lait importé (200F/l). L’avantage compétitif du lait européen vient des subventions européennes qui vont de 30 à 40% d’une part et du faible niveau de protection de la filière soit 5% de droit de douane d’autre part. C’est le cas aussi du blé qui taxé à 5% (selon le TEC de l’UEMOA) et subventionné. Il inonde les pays de l’UEMOA au grand dam des produits locaux tels que le maïs, le mil ou le sorgho que les producteurs n’arrivent plus à vendre à un prix rémunérateur.

Enjeu d’une redéfinition du TEC pour soutenir l’ECOWAP

La zone UEMOA est très peu protégée et l’enjeu d’une redéfinition du TEC est bien celui de son articulation avec l’ECOWAP.  C’est en tenant compte de la faiblesse des niveaux de protection dans la zone UEMOA que le TEC de la CEDEAO a été mis en place avec une cinquième bande de 35%. La création de la 5ème bande a été le fruit de profondes négociations entre pays et acteurs favorables à une protection plus élevée que celle de l’UEMOA (Nigéria ; ROPPA).  Même si l’application de la bande du TEC à 35% pourrait causer des problèmes d’ordre juridique à certains pays ayant consolidé à l’OMC à des niveaux plus bas, il existe des possibilités pour la renégociation des tarifs. Cependant, en nous basant sur quelques produits tels que le riz, le lait, le sucre, le mais et le sorgho, on s’aperçoit que le TEC CEDEAO a prévu des taux de 10%, 20%, 20% et 5% respectivement (CEDEAO, 2012). Le niveau de protection du riz n’a pas évolué par rapport à la situation dans l’UEMOA. En effet, le Ghana est à 20% et le Nigéria à plus de 20%. Il ressort que pour le riz, le niveau de protection est relativement faible. Ce constat est identique pour les céréales qui sont protégées à seulement 5% dans le nouveau TEC CEDEAO. Par contre pour le lait et le sucre, un taux de 20% a été fixé, ce qui paraît plus intéressant comparativement à celui de l’UEMOA (5%). Toutefois, ces taux sont largement inférieurs  à ceux de certaines régions comme l’Afrique de l’Est qui taxe le lait à plus de 60% et l’Union Européenne où les produits alimentaires de base (céréales, produits laitiers et viande, sucre) sont taxés à plus de 50% (ROPPA, 2012).

Conclusion

La CEDEAO par la validation de son TEC en mars dernier, a certes consenti des efforts dans la protection de certains produits comme le lait, néanmoins les céréales de base (riz, mais, sorgho) sont très faiblement protégées, alors que des investissements importants sont engagés dans ce secteur pour accroitre la production  régionale. Pour réduire les risques de crises alimentaires comme celle de 2007/2008, la CEDEAO devra asseoir une politique commerciale capable de protéger les filières sensibles en élevant le taux des produits visés à 35%. La région doit aussi aller rapidement vers l’effectivité du stock alimentaire régional de sécurité pour réduire sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur (aide alimentaire) surtout dans un contexte marqué par les changements climatiques qui constituent un facteur limitant de la production agricole.

Auteur :  Didier Tibi ZOUNGRANA  est  enseignant-chercheur à l’Université Aube Nouvelle au Burkina Faso.

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