Passerelles • Volume 11 • Numéro 4 • Decembre 2010
Configuration de la présence Chinoise au Sénégal et enjeux1
by Aïssatou DIALLO2
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La Chine est présente en Afrique depuis les années 1950. Certes depuis les années 2000, la présence de l’Empire du Milieu est beaucoup plus visible en termes de commerce, d’investissement et d’aide publique au développement. Les entreprises agricoles ont remplacé les ingénieurs agronomes et les grands hôpitaux ont remplacé les médecins Chinois aux pieds nus, envoyés dans les villages afin de pratiquer la médecine traditionnelle. Aujourd’hui, il est question de diplomatie à travers le FOCAC (Forum on China-Africa Cooperation) qui se déroule tous les trois ans, dont le dernier s’est tenu à Charm El Cheikh en novembre 2009, mais aussi d’espoir, que la Chine soit le pays qui sera l’opportunité pour les pays africains d’amorcer leur décollage et de polémique quant aux véritables raisons de sa présence.
Premier pays africain à avoir clairement montré son intérêt vis-à-vis de la Chine devant ses partenaires traditionnels européens, le Sénégal entretient des relations étroites avec l’Empire du Milieu. La reconnaissance de la République populaire de Chine en 2005 a permis l’arrivée d’un flux croissant de Chinois venus s’installer sur les artères commerçantes de Dakar. Cinq années plus tard, Dakar possède son propre «China-Town» situé dans les allées du Boulevard du Centenaire.
I - Une coopération diverse et variée entre les deux pays
Les politiques d’ajustement structurels ont mis à mal différents secteurs. En dehors des chiffres émis par les institutions financières internationales, l’impact de ces politiques ont été sévères sur le plan social, notamment avec les réformes de la fonction publique et de l’éducation. Plusieurs familles sont restées sur le bord de la route, incapables de sortir de l’impasse dans laquelle elles ont été mises.
La venue de la Chine a été perçue par ces dernières comme une bouffée d’air, l’espoir d’améliorer leur quotidien. Le Sénégal était considéré comme un pays en développement. En deux décennies de politiques d’ajustement structurel, il est passé dans le camp des PMA (Pays les Moins Avancés) en 2001. Cependant la Chine est-elle le remède de sortie de crise ?
Depuis 2005, la coopération sino- sénégalaise porte sur plusieurs points. Elle se traduit souvent par des relations entre les entreprises Chinoises et Sénégalaises dans la mise en œuvre de projets de développement.
À titre d’exemple, la Société nationale d’électricité du Sénégal (SENELEC) a signé deux conventions avec la société chinoise CMEC pour l’achat d’une tribune à gaz.
Ces deux conventions entrent dans le cadre d’un projet de renforcement et d’extension des réseaux électriques de Dakar signé entre les deux parties pour un montant de 55 millions d’euros soit 36.1 milliards de Fcfa3. Cette coopération couvre aussi le domaine industriel, puisque récemment, 150 bus ont été livrés, fruits d’une collaboration entre l’entreprise chinoise King Long et une entreprise Sénégalaise qui, grâce à un prêt de 11 milliards de Fcfa de Pékin, ont pu mettre sur pied une usine de montage dans la région de Thiès4.
Il est aussi question d’un partenariat entre l’entreprise chinoise Star Times et la RTS (Radio-Télévision Sénégalaise, première chaîne publique) pour le passage de cette dernière à l’analogie à travers la signature d’un accord qui prévoit un investissement de 60 milliards de Fcfa (118 millions de dollars) de la part de l’entreprise Chinoise5.
Cette coopération, de prime abord permet au pays de développer graduellement son industrialisation, mais aussi ouvre des opportunités d’accès à la technologie grâce aux transferts de connaissances qu’engendrent de telles coopérations entre les entre- prises Chinoises et Sénégalaises.
En outre, elle permet à une partie de la jeunesse Sénégalaise de trouver des emplois. Cependant une vision de développement se construit dans le long-terme. La Chine est une formidable opportunité en termes de partenariat. Elle offre cette chance de pouvoir diversifier les partenaires et, en fonction des besoins et priorités de développement, celui de choisir ce qui nous permettra d’atteindre au mieux, et de manière plus saine les objectifs.
Cependant, se construire à l’extérieur en nouant des alliances fortes et bénéfiques aux populations sous- entend se construire d’abord sur le plan interne.
1. En termes d’éducation, les poli- tiques d’ajustement structurels ont affecté sévèrement le système éducatif. Même si le commerce chinois permet à une bonne partie de la jeunesse sénégalaise de trouver des emplois, ces derniers sont éphémères, juste des moyens de survie. Il faut se donner les moyens d’éduquer les jeunes, de leur donner accès aux savoirs nécessaires pour qu’ils puissent ainsi capitaliser ces acquis au niveau national. Un nombre conséquent de jeunes Sénégalais sont partis étudier en Europe, aux États- Unis ou au Canada, seul un nombre restreint d’entre eux est revenu au pays, manque d’infra- structures nécessaires pour leur insertion.
Aujourd’hui, l’engouement con- cerne les études en Chine et plusieurs étudiants en bénéficient de plus en plus, mais que deviennent ces jeunes ? Est-ce qu’ils rentrent au pays ? Est-ce qu’ils restent en Chine ? Dans le cas où ils reviennent au pays, comment capitalisent-ils le savoir acquis ?
De manière générale, il est primordial de savoir comment faire en sorte que la coopération sino- sénégalaise profite aux jeunes Sénégalais en termes de savoir, connaissance et transfert de technologie. Une fois de retour, la majorité d’entre eux ne trouvent pas d’emplois qui collent à leurs études et qui répondent à leurs aspirations.
Certes des usines sont entrain d’êtres mises en place dans le cadre de joint-ventures à l’image de King Long. Mais est-ce que les jeunes employés Sénégalais bénéficient d’un transfert de savoir, si oui, en quels termes ?
2. En ce qui concerne les entreprises créées en joint-ventures ainsi que toutes les entreprises chinoises qui gagnent des marchés sur le territoire sénégalais dans la construction d’infrastructures, elles sont moins chères et offrent la possibilité de se doter des moyens nécessaires pour un meilleur accès à tout le territoire.
Mais le constat est que la construction des infrastructures Sénégalaises et africaines en général a toujours été confiée à des entreprises étrangères. Cela a été le cas des entreprises françaises, qui aujourd’hui sont fortement concurrencées par les Chinois. Mais qu’en est-il des entreprises nationales ? Il existe des entreprises Sénégalaises, toutes aussi compétentes qui pourraient construire et avoir un meilleur suivi et entretien des routes et bâtiments dans le moyen et long-terme.
D’autant plus que promouvoir ces entreprises permettrait de combattre le chômage de manière plus soutenue puisque les entreprises chinoises ne sont présentes que pour le temps d’un contrat d’une durée déterminée, qui, une fois le travail accompli quittent le pays, faisant retomber tous ces jeunes employés dans le cercle du chômage.
3. Pour ce qui est de l’électricité et l’énergie, le Sénégal souffre beaucoup des coupures, tandis qu’une bonne partie du territoire, en dehors des grandes villes, n’est pas couvert.
Plusieurs problèmes se posent dans ce cas dont la vétusté des équipements de la Senelec et l’approvisionnement en produits pétroliers. La coopération sino- sénégalaise pourrait permettre l’acquisition de nouveaux équipements à des prix plus abordables, mais aussi une opportunité de développer le solaire.
Cependant, les défaillances en termes d’approvisionnement en énergie (carburant, gaz) relèvent plus d’une politique nationale, voire sous-régionale et suscite une question à savoir, comment le Nigeria, pays membre de la CEDEAO, peut être un des principaux fournisseurs du monde en pétrole tandis que ses pays voisins souffrent de problèmes d’approvisionnement ? Est-ce que dans le cadre de la CEDEAO une convention ne peut pas être mise en place afin de permettre aux pays pétroliers de mieux acheminer leur pétrole au sein de la sous-région pour un meilleur approvisionnement ?
4. Et finalement, dans le cadre commercial, la Chine est le cinquième partenaire commercial du Sénégal avec 6% des marchandises achetées en 2008, loin derrière l’Union européenne qui détient la première place avec
39.8 % des marchandises achetées par le Sénégal dont 17.2 % en provenance de la France6.
Même si la Chine offre l’opportunité à une bonne partie de la population Sénégalaise d’accéder à des biens de consommation avec leurs budgets, est-ce que la Chine est celle qui permettra ainsi au pays de s’insérer dans le commerce mondial ? Avec près d’un demi- siècle de politiques d’ouverture et de libéralisation, le commerce africain est passé de 7% à 2.6% entre 1948 et 2006 [OMC, World Trade Statistics].
Plus de la moitié des échanges commerciaux européens se font dans le cadre de l’Union européenne. Le cas est similaire pour les pays membres de l’Alena, ceux du Mercosur et de l’Asean.
En début d’années, la Chine a signé un accord de libre échange avec les pays d’Asie du Sud-Est faisant ainsi de cette zone, le premier marché mondial. L’Asean projette aussi d’inclure dans son groupement, le Japon, la Corée mais aussi l’Inde et l’Australie.
En Afrique, le commerce intra- régional est de l’ordre de 10.2%, c’est-à-dire le plus faible au monde. Compte tenu des réalités socio- économiques, dans le cadre de la
CEDEAO, les pays membres, dont le Sénégal, ne gagneraient-ils pas davantage en développant les échanges intra-régionaux ? En termes de complémentarité commerciale, le Sénégal est plus proche du Mali et de ses autres pays riverains qu’il ne l’est avec l’Union européenne ou la Chine.
En outre, développer un commerce intra-régional fort, permettrait de renforcer ces pays au sein de l’OMC, d’autant plus que les intérêts de la Chine et les autres pays émergents ne concordent pas toujours avec ceux des pays africains. De plus, l’impact de la présence chinoise sur l’artisanat et autres corps de métiers dits informels est sévère et mérite d’être pris en compte étant donné que la disparition de ces corps de métiers entraînerait le basculement de familles entières dans la misère.
II - Une présence diversement appréciée
Cette situation a engendré certaines divergences. Pour les consommateurs, la venue des commerçants Chinois présente une aubaine de taille puisqu’elle permet ainsi à toutes les bourses de s’offrir le nécessaire.
À titre d’exemple, lors de la période d’ouverture des classes, les produits chinois vendus à des prix abordables permettent aux parents de faire les achats nécessaires selon leurs budgets.
Par contre, dans un tout autre registre, les commerçants Sénégalais, libanais, et l’Unacois (Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal) fustigent ces nouveaux concurrents au point d’organiser une marche contre « l’invasion chinoise » en 2004.
II.1 - Une présence positivement appréciée par une frange importante de la population
Parler de la diaspora chinoise au Sénégal ne saurait se faire sans un regard sur les allées du centenaire. Depuis 2005, des échoppes de commerçants chinois ont été ouvertes tout au long du boulevard. Lieu où se déroulent tous les ans les festivités des indépendances, les allées ont été le fief des fonctionnaires de l’État Sénégalais depuis les années qui ont suivi les indépendances.
Et pendant plusieurs décennies elles ont été un quartier de grand standing. Cependant, dès les années 1979- 1980, le Sénégal a commencé à subir les affres des politiques d’ajustements structurels avec une réduction du nombre des fonctionnaires dans les secteurs administratifs, éducatifs et sanitaires et une baisse des salaires pour ceux ayant échappé aux renvois.
Les chefs de famille se sont dès lors retrouvés dans l’incapacité de subvenir aux besoins de leurs familles avec les maigres retraites que ces derniers percevaient. Pour la majorité d’entre eux, leurs enfants ont été en échec scolaire, abandonnant l’école et se retrouvant à la maison sans activité professionnelle.
À cela se sont ajoutées les dévaluations du Francs Cfa dans les années 1990 et l’augmentation fulgurante des prix des denrées de premières nécessités et de l’énergie, creusant le gouffre dans lequel ces familles se trouvaient. Pour elles, les commerçants chinois furent une aubaine. Ces derniers, sont venus louer les garages transformés en boutiques afin de vendre leurs produits.
Certains, en plus de leurs garages, ont loué une partie de leurs maisons tandis que d’autres ont carrément loué toutes leurs maisons pour ainsi se reloger dans la banlieue, où les terrains sont plus abordables, leur permettant ainsi d’avoir des revenus supplémentaires.
Pour ces riverains, les Chinois, de par leur attitude réservée et discrète les rassurent en termes de sécurité. Cependant, même en louant une partie des lieux ils n’entretiennent aucune relation avec les populations locales. Ils vivent en communauté fermée.
II.2 - Une présence qui pose problème
Beaucoup de commerçants séné- galais réunis dans une organisation appelée l’Unacois ((Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal) et d’autres qui n’y sont pas ainsi que beaucoup de commerçant d’origine libano-syrienne estiment que les commerçants chinois exercent illégalement leurs activités au sein du territoire ouest-africain.
Dès 2002, Ousmane Sy Ndiaye, secrétaire permanent de l’Unacois, dans une interview avec Afrik (29.11.2002) évoquait la concurrence déloyale des Chinois qui « se positionnent sur les mêmes créneaux que les Sénégalais, en proposant des produits de moins bonne qualité, à des prix inférieurs à ceux pratiqués normalement. Ils ne respectent pas la législation douanière et fiscale du Sénégal. » Cependant, le commerce n’est pas le seul secteur qui subit la concurrence Chinoise.
Aujourd’hui les grands groupes BTP français, présents sur le territoire depuis l’ère coloniale, à l’image de la Fougerolles, subissent les affres des entreprises chinoises de construction qui ont remporté la majeure partie des appels d’offres des nouveaux chantiers en proposant des prix de trente à cinquante pourcent inférieurs que ceux des entreprises françaises. Les secteurs de l’électricité et de la radiotélévision ne sont pas en reste.
III - L’impact de la présence chinoise
III.1 - Impact sur l’emploi des jeunes
Un autre aspect de cette présence chinoise est l’impact sur la jeunesse dakaroise, voire même Sénégalaise. Les réductions budgétaires en termes d’éducation et la réduction du nombre d’enseignants dans le cadre des politiques d’ajustements structurels mises en œuvre dans les année 1980-1990 ont eu pour conséquence l’augmentation du nombre d’abandons scolaires. Le nombre important d’étudiants par classe ainsi que le manque d’outils et de suivi pédagogiques ont poussé beaucoup de jeunes à quitter les bancs de l’école.
Et pour ceux qui avaient pu continuer jusqu’à l’université, la désindustrialisation et l’absence de recrutement au sein de l’administration et autres fonctions publiques les ont conduits dans la spirale du chômage. L’arrivée des Chinois a été une aubaine pour ces jeunes, hommes et femmes. L’engouement des consommateurs pour les produits Made in China a permis à ces jeunes de s’insérer dans le commerce en achetant auprès des échoppes du centenaire des produits en tout genre pour les revendre à travers la ville, soit de manière ambulante, ou en s’installant sur les allées des grands marchés de Dakar. Au fur et à mesure, les allées du centenaire se sont transformées en marché, poussant ces jeunes commerçants à venir s’installer devant les échoppes chinoises.
Au-delà des jeunes pour la plupart issus de la banlieue de Dakar, ce groupe comprend une large part de jeunes migrants issus de l’exode rural venus en ville en quête d’une vie meilleure.
III.2 - Impact sur le secteur informel
Il est un autre point que soulève cette présence, c’est l’impact sur l’artisanat et le secteur informel. Dans les années 1990, une campagne avait été lancée, dénommée « Consommer Sénégalais » afin de promouvoir l’artisanat.
Cependant, cette dernière n’a pas eu l’effet escompté. Au sein du grand marché de Tilène, situé au cœur de la ville de Dakar, il existe une allée où travaillent les cordonniers.
Leur savoir est transmis de génération en génération et leurs créations ont longtemps été prisées par le consommateur Sénégalais, notamment lors des grandes fêtes familiales mais aussi religieuses, portées avec l’habit traditionnel. Avec l’arrivée des Chinois, leur part de marché s’est écroulé.
La fabrication de ces chaussures nécessite l’achat de matières premières dont les semelles (achetées en Chine), le cuir ainsi que le coût de production de ladite chaussure. Les Chinois eux, ont directement amené sur le marché des chaussures, copies conformes, prêtes à êtres portées avec des prix deux fois moins chers.
En conclusion, la Chine offre une grande opportunité pour le Sénégal ainsi que les autres pays africains. L’Afrique a passé cinquante années à regarder l’Ouest. Avec la Chine et notamment l’Inde, elle se tourne désormais vers l’Est. Mais est-ce qu’elle n’aurait pas plus de chances de se développer si ses pays membres entamaient une introspection individuelle mais aussi régionale ?
1 Cet article a été écrit à la suite d’une enquête dans les artères commerçantes de Dakar (Allées du boulevard du Centenaire, Marché Tilène) avec l’aide de Mamadou Dahira Ba, Enda.
2 Chargée de Programme « Mondiali- sation. Nouveaux acteurs émergents. Relations Sud-Sud » Enda Tiers Monde, Syspro
3 Xinhua, « Une société chinoise signe deux conventions de 33 milliards de Francs Cfa avec la société sénégalaise d’électricité » publié le 28.08.2010, h t t p : / / f r e n c h . n e w s . c n / a f r i q u e / 2 0 1 0 - 08/28/c_13466452.htm
4 Xinhua, « Le président Sénégalais remet 150 bus acquis grâce à l’exper- tise chinoise », Publié le 07.10.2010, h t t p : / / f r e n c h . n e w s . c n / a f r i q u e / 2 0 1 0 -10/07/c_13544999.htm
5 Xinhua, « Une société chinoise va aider le passage de la Télévision séné- galaise en numérique », publié le 22.10.2010, http://french.news.cn/afrique/
2010-08/22/c_13456673.htm
6 Xinhua, « La Chine cinquième four- nisseur du Sénégal » publié le 31.03.2010, http://french.news.cn/afrique/
2010-03/31/c_13231847.htm
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