PasserellesVolume 12Numéro 2 • Mai 2011

Les PMA : évaluation du Plan d’Actions de Bruxelles et perspectives Post-Istanbul


by Demba Moussa Dembélé

Discuss this articleShare your views with other visitors, and read what they have to say

Les Nations-Unies organisent du 7 au 13 mai 2011 la 4ème Conférence sur les pays les moins avancés (PMA) à Istanbul en Turquie. Qui aurait pu imaginer qu’une telle Conférence était envisageable il y a 30 ans, lors de la première Conférence organisée à Paris, en 1981? En fait, l’objectif des Nations-Unies était de mettre en œuvre des politiques visant à éliminer la catégorie des « pays les moins avancés ». C’est ainsi qu’on est passé du Nouveau Programme Substantiel d’Action (NPSA) en Faveur des PMA pour la décennie qui courrait à partir de 1981 pour aboutir aux « principes du partenariat renforcé et de la coresponsabilité dans la lutte contre la pauvreté » en 2001 à la conférence de Bruxelles. Mais hélas, les choses n’ont fait qu’empirer au cours de ces trois décennies : de 25 en 1981, le nombre de PMA a doublé, représentant 48 pays en 2011, dont 33 en Afrique sub-saharienne. Comment en est-on arrivé là ?
Un contexte international défavorable
L’augmentation du nombre de PMA est due en grande partie à une série de crises et de chocs exogènes qui ont tous accentué les faiblesses structurelles de ces pays. Ces derniers dépendent tous de l’exportation de produits de base sur les prix desquels ils n’ont aucun contrôle. En outre, ils sont tous des importateurs nets de pétrole et de produits alimentaires. Or, on se souvient que la décennie 1970 a été caractérisée par deux chocs pétroliers (1973 et 1979) et par de fortes fluctuations des prix des produits de base exportés par les pays en développement. La combinaison de ces chocs a entraîné d’énormes déficits de balances de paiements qui ont obligé ces pays à recourir à l’endettement extérieur.
Or il s’est trouvé que les chocs pétroliers avaient provoqué des tensions inflationnistes dans les principaux pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis, qui ont eu recours à des politiques monétaires restrictives qui se sont traduites par des hausses brutales des taux d’intérêt. Ainsi ce contexte mondial défavorable est à l’origine de la crise de la dette extérieure qui a entraîné l’intervention de la Banque mondiale et du FMI qui ont imposé les programmes d’ajustement aggravant la vulnérabilité des pays endettés. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux, dont le Sénégal, ont rejoint le groupe des PMA après deux décennies d’application de ces programmes.
L’échec du Programme d’Action de Bruxelles
Le constat d’échec à la fois des interventions de la Banque mondiale et du FMI, d’une part, et des deux programmes d’action pour les PMA, d’autre part, avait laissé penser que la troisième Conférence des Nations-Unies, tenue à Bruxelles (Belgique) en 2001, allait proposer des mesures nouvelles et hardies pour s’attaquer aux problèmes structurels des PMA.
Le Programme approuvé à cette troisième Conférence des Nations-Unies avait pour objectif de contribuer à l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) au cours de la décennie 2001-2010. Il représentait à la fois un cadre de partenariat entre les PMA et les bailleurs et une stratégie de « réduction de la pauvreté ». A cette fin, sept objectifs avaient été définis. A savoir : 1) encourager des politiques visant à éradiquer l’extrême pauvreté et la faim; 2) promouvoir la bonne gouvernance aux niveaux national et international; 3) développer les capacités humaines et institutionnelles ; 4) développer les capacités productives ; 5) renforcer le rôle du commerce dans le développement; 6) réduire la vulnérabilité et protéger l’environnement; 7) mobiliser les ressources financières.
Mais à l’arrivée, aucun des objectifs visés par le Programme d’Action de Bruxelles (PAB) n’a été complètement réalisé, même si dans certains pays quelques progrès ont été notés. L’une des raisons a été la persistance d’un environnement international de plus en plus défavorable, marqué par l’hégémonie du fondamentalisme du marché, mais également l’échec des promesses faites par les partenaires des PMA en termes de transferts de ressources financières et d’ouverture des marchés. Le dernier rapport de la CNUCED sur les PMA dresse un constat d’échec de toutes les politiques d’assistance aux PMA.
En effet, ni les promesses d’aide ni celles d’accès aux marchés n’ont été tenues. En matière d’aide publique au développement (APD), il a été constaté que les transferts réels de ressources aux PMA ont baissé au cours des dix dernières années. En effet, les chiffres présentés par les « donateurs » incluent les « allégements » de dette obtenus par les PMA au cours de ces dernières années ainsi que les programmes d’urgence humanitaire. Pour l’Afrique, même les engagements pris à Gleneagles (Ecosse) en juillet 2005 ne seront pas tenus. Ces engagements visaient à doubler l’aide à 48 milliards de dollars en 2010. Les transferts effectués depuis 2005 au titre de cet aide montrent qu’il manquera plus de 20 milliards de dollars au chiffre annoncé! On peut faire le contraste entre ces promesses non réalisées et la rapidité avec laquelle les pays développés, Etats-Unis, France, Allemagne, en tête, ont mobilisé en quelques semaines des centaines de milliards de dollars entre 2008 et 2009 pour secourir leurs banques et entreprises privées.
La situation actuelle des PMA africains
L’échec du PAB et les crises qui ont secoué l’économie mondiale au cours des trois ou quatre dernières années ont précipité les PMA africains dans une spirale incontrôlable. La crise alimentaire s’était traduite par des émeutes de la faim dans nombre de PMA, avec parfois des pertes en vies humaines. Et la crise financière internationale est venue aggraver la situation des PMA africains. Selon la Banque africaine de développement (BAD), une grande partie des gains de croissance de ces pays ont été perdus, comme en témoigne le taux de croissance de 2% enregistré en 2009 par rapport à une moyenne de 5% sur la période précédant la crise. Par exemple, les prix de la plupart des produits de base ont baissé en 2008. Ce furent les cas des prix du café (baisse de 24%), du cacao (27%), du cuivre (50%), etc. Cela a considérablement réduit les recettes d’exportations, avec des conséquences néfastes pour la croissance et l’emploi.
En matière de commerce, les PMA représentent à peine 1% du commerce mondial. Et cela malgré des mesures comme la politique « Tout sauf les armes (TSA) de l’Union européenne, l’AGOA des Etats-Unis et le traitement spécial et différencié (TSD) dont ils bénéficient. La réalité est que ces mesures de soutien sont plus symboliques que réelles. Trop d’exclusions réduisent les avantages commerciaux des PMA, comme les règles d’origine, les mesures environnementales et les règles sanitaires et phytosanitaires, entre autres.
La CNUCED observe que durant la décennie écoulée, la dépendance des PMA à l’égard des produits de base et des marchés extérieurs s’est accentuée. Nombre d’entre eux dépendent de deux ou trois produits pour leurs exportations et le ratio de celles-ci par rapport au PIB est passé de 17% en 1995 à 45% en 2007.
La dépendance alimentaire s’est également aggravée dans nombre de PMA. Pour l’ensemble de ces pays, les importations de produits alimentaires ont bondi de 7,6 milliards de dollars en 2000 à 24,8 milliards en 2008. La désindustrialisation a avancé à pas de géant puisque le secteur manufacturier contribue pour moins de 10% à la formation du produit intérieur brut. Au final, la pauvreté s’est aggravée, avec près de 60% des habitants des PMA africains vivant avec l’équivalent de 1,25 dollar par jour tandis que 80% d’entre eux vivent avec l’équivalent de deux dollars par jour.
C’est l’ensemble de cette situation qui explique la détérioration des indicateurs de développement dans beaucoup de PMA africains, qui sont de plus en plus fragilisés, vulnérables et en proie à des conflits sociaux et politiques récurrents, voire à des guerres civiles dévastatrices.
Perspectives
L’analyse précédente a montré que les PMA africains, et les pays africains en général, ne peuvent pas compter sur ce qu’ils appellent leurs « partenaires au développement » pour sortir du sous-développement. Les crises multiples auxquelles ils ont été confrontés ont été des illustrations supplémentaires de l’échec du paradigme néolibéral imposé depuis près de 30 ans par le FMI et la Banque mondiale.
Par conséquent, les PMA et les autres pays africains devraient profiter de la crise actuelle de paradigme pour contester et rompre avec ces politiques qui ont échoué et recouvrer leur souveraineté sur la conception et la mise en œuvre de leurs politiques de développement. Il faut rejeter le modèle de croissance tirée par les exportations, basé sur le « libre-échange » dont la faillite est avérée et qui a coûté cher à l’Afrique. C’est pourquoi les PMA doivent s’opposer aux accords de « libre-échange » que l’Union européenne veut imposer aux pays africains.
Comme le propose un document conjoint de la Banque africaine de développement, du NEPAD et de l’Union africaine, les pays africains doivent s’efforcer de construire le « Consensus Africain sur le Développement » en opposition au « Consensus de Washington », aujourd’hui complètement discrédité. Il faut oser penser en dehors du cadre néolibéral et du système capitaliste dominant.
L’Afrique doit s’appuyer sur une plus grande mobilisation de ressources domestiques pour financer son développement. Cela est possible avec des politiques fiscales et monétaires hardies. Par exemple, les PMA africains ont été capables de mobiliser des recettes publiques à hauteur de 24,8% du PIB en 2008 contre 17,3% en 2000.
Ces changements passent par un contrôle des mouvements de capitaux et surtout le retour de l’Etat au centre du processus de développement, comme le préconise la CNUCED.
La coopération Sud-Sud est une alternative qui permet aux pays africains en général et aux PMA en particulier, de bénéficier davantage de ressources financières, de transferts de technologies et d’investissements directs dans de nombreux domaines. Plus des deux tiers des prêts consentis par les grands pays du Sud sont des prêts concessionnels.
La CNUCED indique que depuis 1996, plus de la moitié des importations des PMA proviennent du Sud et elles sont estimées à 62% sur la période 2007-2008. En outre, entre 1990/1991 et 2007/2008, 66% de l’expansion du commerce extérieur des PMA est due aux pays du Sud. Les pays du Sud sont le principal marché des PMA, absorbant plus de la moitié de leurs exportations. Bref, les relations Sud-Sud permettent une diversification géographique du commerce, des investissements et des flux financiers publics aux PMA africains.
Auteur :
Demba Moussa Dembélé est économiste et Président de l’Observatoire des PMA

Actuellement, les critères révisés pour désigner les PMA comprennent les indicateurs suivants: 1) le revenu national brut par habitant; 2) l’indice du capital humain et 3) l’indice de vulnérabilité économique.

Les PMA sont : Angola ; Bangladesh ; Bénin, Bhutan ; Birmanie ; Burkina Faso, Burundi ; Cambodge ; Comores ; Djibouti, Erythrée ; Ethiopie ; Gambie ; Guinée-Bissau ; Guinée-Conakry ; Haïti ; Laos ; Lesotho ; Liberia ; Malawi ; Mali ; Mauritanie ; Mozambique ; Népal ; Niger ; Ouganda ; RCA ; RDC ; Rwanda ; Sénégal ; Sierra Leone ; Somalie ; Soudan ; Tanzanie ; Tchad ; Timor Este ; Togo ; Zambie

Assemblée Générale de la société civile des PMA africains. Bilan du PAB et des OMD en direction de la 4ème Conférence des Nations-Unies sur les PMA (PMA IV). (Addis Abéba 4-5 mars 2010). Observatoire des PMA

CNUCED, Rapport 2010 sur les pays les moins avancés. Nations-Unies : New York & Genève, septembre 2010

Eurodad “Missing the targets: EU aid falls short of promises”. Bruxelles, 17 février 2010. Voir www.eurodad.org

Le Monde Diplomatique, Paris, février 2010, p. 1.

AfDB, Ministerial Conference on the Financial Crisis. Briefing Note 1: The Current Financial Crisis: Impact on African Economies. Tunis, 12 novembre 2008

CEA, Réunion Préparatoire de la Région-Afrique: Revue de la mise en œuvre du Programme d’Action de Bruxelles. Addis Abéba, 8-9 mars 2010. Document final

Rapport de la Commission Commerce et Développement, Genève, 11 mai, 2009

CNUCED, Rapport 2010 sur les PMA, op.cit.

Banque africaine de développement (BAD), Résolution des conflits, paix et reconstruction en Afrique. Rapport annuel 2008/2009, Oxford University Press, 2009

Voir entre autres, CNUCED, Le développement économique en Afrique 2008. Résultats à l’exportation après la libéralisation du commerce. Quelques tendances et Perspectives; Christian Aid, The economics of failure: the true costs of « free trade » for poor countries. Christian Aid Briefing Note, Londres, juin 2005

Banque africaine de développement ; NEPAD, Union Africaine, Le Consensus de Tunis : de l’efficacité de l’aide à l’efficacité du développement. Réaliser une vision africaine pour le développement. Tunis, 4-5 novembre 2010.

CEA, Revue de la mise en œuvre du PAB, op.cit

Le développement économique en Afrique. Retrouver une marge d’action : la mobilisation des ressources intérieures et l’Etat développementiste. Nations-Unies : New York & Genève, septembre 2007.

CNUCED, Rapport 2010 sur les PMA, op.cit.

Add a comment

Enter your details and a comment below, then click Submit Comment. We’ll review and publish the best comments.

required

required

optional