Entretien avec S.E. M. Erastus Mwencha, Vice-Président de la Commission de l’Union Africaine
Discuss this publicationShare your views with other visitors, and read what they have to say
Quels sont selon vous les principaux défis et enjeux de l’intégration régionale en Afrique ? Que peut faire la Commission de l’Union Africain (CUA) pour soutenir les Communautés Economiques Régionales et le processus d’intégration panafricaine au mieux ?
D’un point de vue supranational le contexte est le suivant : un continent regroupant un milliard de personnes et cinquante-trois marchés . Les opportunités qui se présentent à nous sont évidentes lorsque l’on considère la dotation en ressources des marchés et des économies africaines. Nous croyons dès lors que l’intégration régionale est la clé pour développer et donner vie à ces opportunités. L’intégration régionale conduira à des économies d’échelle, qui à leurs tour généreront de la croissance. Nous croyons en notre capacité à générer cette dynamique de croissance.
Nous sommes aussi conscient du fait qu’il existe de nombreux obstacles. L’un d’eux est bien sûr la mauvaise qualité des infrastructures en Afrique, ce qui rend difficile la liaison et la connexion des marchés régionaux. Le deuxième obstacle que l’on peut identifier en Afrique, est le manque de ce que j’appellerais les « biens échangeables ». Non seulement, la plupart des pays africains produisent principalement des produits primaires, mais ils produisent aussi des biens similaires. En conséquence, la création d’un commerce intra-africain devient un défi. Nous avons la réponse à ce problème : une plus forte valeur ajoutée. Nous exportons des produits primaires et nous voyons que ces produits sont importés à nouveau dans le continent sous forme de produits finis. Nous devons produire des biens à plus forte valeur ajoutée. Enfin, le troisième obstacle a trait à la paix et à la sécurité. Aucun investisseur ne veut investir dans un environnement dans lequel la sécurité de son investissement ne peut être assurée.
Cela dit, il faut reconnaître que l’Afrique a fait beaucoup de progrès dans ce domaine. Si l’on regarde les dix dernières années, les conflits ont diminué presque de moitié et l’accent a été mis sur l’importance de la gouvernance pour lutter contre la corruption et pour créer ainsi un environnement clair pour les investisseurs. Mais des défis demeurent. La difficulté réside dans le fait que, pour les observateurs externes, chaque État Membre représente à lui seul l’ensemble de l’Afrique, car les actions d’un Etat Membre sont souvent considérées à l’extérieur comme ce que « l’Afrique » fait. L’image de l’Afrique est « pays X » et « le pays X » est considéré comme l’Afrique. Il y a des pays en Afrique avec des taux de croissance élevée et d’excellentes performances, mais ces pays ne se distinguent pas du lot.
Dans ce contexte, l’Union africaine a joué un rôle actif dans de nombreux domaines. Tout d’abord, nous avons été au premier plan des forums internationaux pour aborder la question de la dette, qui est très importante puisqu’avec une dette moins lourde, les pays auront une meilleure performance. Deuxièmement, nous avons été très actifs au niveau de la paix et de la sécurité, avec l’objectif de créer un environnement porteur pour le développement, c’est à dire un environnement propice à la croissance et à l’investissement. L’Union Africaine (UA) a mis en place un organe de paix et de sécurité solide. Et je dois dire qu’ici, nous travaillons très bien avec le Conseil de Sécurité des Nations Unies et avec l’Union Européenne (UE) afin de le renforcer. Le troisième domaine dans lequel nous avons concentré nos efforts touche aux infrastructures. L’UA a déjà mis en place le Programme pour le Développement des Infrastructures en Afrique, qui est un programme très solide avec des priorités claires et différents projets identifiés. Nous considérons maintenant la manière par laquelle nous pourrions mobiliser les ressources provenant à la fois des secteurs publics et privés pour les investir dans les infrastructures afin que l’interconnexion des marchés soit assurée. Enfin, l’Afrique est aussi un lieu avec des problèmes de pauvreté. Ainsi, le développement de secteurs comme l’agriculture (avec des initiatives telles que le PDDAA) est essentiel pour aborder la question de la pauvreté et pour doter les populations des moyens d’accéder et d’augmenter les biens de consommations.
Le sommet du G20 à Séoul s’est engagé à « soutenir les efforts d’intégration régionale des dirigeants Africains, notamment en les aidant à réaliser leur vision d’une zone de libre-échange à travers la promotion de la facilitation des échanges et de l’infrastructure régionale ». Quel genre de soutiens et d’initiatives concrètes attendez-vous ?
L’UE a la capacité de nous aider à renforcer le Programme de Développement des Infrastructures en Afrique et je tiens à remercier le G20 pour avoir reconnu et admis l’importance de la facilitation des échanges et des infrastructures. Comme mentionné précédemment, l’insuffisance des infrastructures est l’un des principaux obstacles à l’intégration régionale en Afrique. Le fait que cela puisse être reconnu - grâce au premier ministre Indien qui menait ce processus et grâce aux dirigeants du G20 qui ont également accepté le principe – est sans aucun doute une bonne chose. Mais nous avons besoin maintenant d’instruments plus ambitieux et plus novateurs pour l’infrastructure. Nous disons encore et toujours que l’Assistance Publique au Développement (APD) ne suffit pas. L’Afrique parle d’environ 90 à 100 milliards de dollars américains sur une base annuelle pour moderniser son infrastructure. L’Afrique est en train de recueillir près de la moitié de cette somme au sein du continent. Mais on ne peut pas s’attendre à ce que le reste de la somme provienne de l’APD : regardez les défis auxquels l’Europe et les autres pays font face en ce moment ! Par conséquent, nous devons voir comment nous pouvons tirer parti des fonds de l’APD pour augmenter la capacité d’un partenariat public-privé afin que l’Afrique puisse développer un secteur d’infrastructures vraiment dynamique.
Bien que n’étant pas directement impliqué dans les négociations, le CUA a été mandaté par les chefs d’Etat et de Gouvernement dans la Déclaration de Maputo de 2003 pour coordonner les négociations APE. Quel a été le rôle du CUA dans ce processus et quelle est son efficacité, notamment dans l’évaluation des stratégies pour l’avenir des négociations APE ?
C’est une question extrêmement importante en ce moment, parce que nous croyons que le commerce est un instrument pour le développement. Nous croyons que le commerce peut nous aider à sortir de la pauvreté et promouvoir le développement rural. Comme vous l’avez mentionné, l’UA ne dirige pas les processus APE, mais nous avons examiné les dix dernières années et peu de progrès ont été accomplis en termes de finalisation des négociations. La raison est qu’il y a des questions fondamentales qui n’ont pas été traitées de façon adéquate. Je voudrais les classer en deux catégories.
La première catégorie concerne le fait que le lien entre le commerce et le développement a été négligé. Même lorsque l’UE parle d’Aide pour le Commerce, la composante du développement reste absente. Pourtant, cet élément a toujours été réclamé par les pays africains. Il ne faut pas voir le commerce comme une fin en soi, mais comme un moyen qui pourrait apporter des changements en termes de compétitivité, de productivité, de valeur ajoutée et de capacité à transformer les économies. La capacité commerciale est également un élément important qui doit être examiné.
Le deuxième aspect est le fait qu’il y a des questions litigieuses dans les APE qui sont tout simplement contradictoires avec la philosophie adoptée par l’UE elle-même. Nous parlons tous deux de lutte contre la pauvreté, mais cependant, nous pouvons voir dans les APE certains éléments qui vont à l’encontre de cet objectif. Juste pour vous donner un exemple : la clause NPF. Pourquoi voudrait-on l’ajouter? Et ce n’est pas le seul exemple. On pourrait en effet se poser la même question sur les clauses de statu quo, ainsi sur les clauses de non-exécution. Il y a beaucoup de questions litigieuses et l’UE continue à dire « il faut être flexible ». Quand on en vient au cadre de la libéralisation dans le contexte des APE, par exemple, l’UE a insisté lorsque nous avions commencé les négociations sur une interprétation de « l’essentiel des échanges » couvrant 90 % du total des échanges entre les parties. Mais cette définition peut être flexible et la flexibilité peut faire une différence importante dans certains pays, puisque certaines industries faibles ont besoin de temps pour se développer. De plus, dans certains secteurs, comme l’agriculture, les Européens accordent des subventions, et si vous ne laissez pas le côté Africain avoir des sauvegardes, il devient difficile de s’en sortir.
À l’heure actuelle, l’UE fournit un accès à ses marchés en franchise de droits et sans contingent aux PMA. Maintenant, si vous demandez aux PMA de signer un APE complet, ce qui va générer une perte de revenus, sans mettre en place un mécanisme de compensation pour couvrir les coûts liés aux APE, ils peuvent être bien sûr réticents à le faire. Ce sont quelques-unes des choses sur lesquelles nous devons travailler pour pouvoir aller de l’avant.
Mais ces questions suscitent la controverse depuis un certain temps maintenant. Elles sont l’objet de négociations depuis au moins la conclusion des accords intérimaires en 2007. Cela fait trois ans et nous n’avons pas vu beaucoup de progrès. Alors, comment peut-on avancer ?
La réponse est entre les mains de l’UE. Lors du récent sommet Afrique-UE, l’Afrique a exprimé de nouveau ses inquiétudes. L’UE a promis d’examiner les flexibilités possibles dans les domaines mentionnés. Résoudre certaines des questions litigieuses serait une voie à suivre.
Vous avez parlé du récent sommet Afrique-UE qui a eu lieu en Libye, les 29-30 Novembre. Quelles sont les principales préoccupations que l’UA a soulevées durant cet évènement et comment évaluez-vous la réponse de l’UE à celles-ci ?
Nous avons nettement progressé depuis le premier Sommet du Caire. Ce troisième sommet a clairement atteint des objectifs précis et un calendrier pour la réalisation de nos objectifs dans le cadre de ce partenariat. Des responsabilités ont également été identifiées. Nous reconnaissons, toutefois, qu’il y a eu plus de programmation que de résultats concrets. Nous avons besoin de résultats concrets, afin que L’Afrique puisse atteindre les OMD, que Afrique puisse augmenter sa croissance et que l’Afrique puisse relever les défis de l’emploi et de l’investissement.
Vous avez mentionné au début de cet entretien que les actions d’un seul pays représentaient souvent les actions de l’ensemble de l’Afrique. Il y a donc une question que nous ne pouvons pas éviter compte tenu des nouvelles récentes. Cela concerne bien entendu ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire. Quelle est la position de l’Union Africaine à cet égard ? Est-ce que la situation post-électorale en Côte d’Ivoire donne une mauvaise image de l’Afrique ?
Pour l’instant notre priorité est d’assurer que nous ne laissons pas la situation en Côte d’Ivoire dégénérer en une guerre civile et que la volonté du peuple soit respectée.
Add a comment
Enter your details and a comment below, then click Submit Comment. We’ll review and publish the best comments.