PasserellesVolume 9Numéro 2 • Avril 2008

Biocarburants : alimentation contre biocarburants revisité


La flambée des prix de denrées de base tels que le blé, le soja et le maïs, ont suscité un regain d’attention aux implications de la hausse de la production de biocarburants en matière de sécurité alimentaire.

Depuis que la bulle des biocarburants a éclaté dans la sphère publique, il y a quelques mois, certains pays ont réduit les plans visant à accroître la part des carburants dans leur combinaison énergétique interne. Ceci est dû à la fois à la nécessité incontournable d’importer des aliments de bétail des pays en développement, où leur production est perçue comme contribuant aux problèmes environnementaux, et au fait que la rentabilité du biodiesel est compromise par la hausse des prix des huiles végétales.

L’inflation des prix des produits alimentaires provoquée par la concurrence entre l’alimentation et les carburants pour occuper les mêmes terres fait également partie du paradigme, incitant beaucoup à se demander si les biocarburants sont réellement viables dans le contexte plus large de la sécurité alimentaire. Tout ceci a des incidences majeures pour le système commercial mondial qui est caractérisé depuis longtemps par la faible valeur des denrées alimentaires agricoles.

Dans le contexte d’une récession imminente et de nouvelles réglementations relatives aux changements climatiques, le débat alimentation/carburants a acquis une nouvelle urgence. Il est incontestable que les prix des produits alimentaires sont en hausse, notamment dans les pays où de larges pans de la population sont déjà en danger. Le développement des biocarburants est un facteur dans certains endroits, mais un certain nombre d’autres éléments non liés à l’agriculture expliquent également cette tendance.

Facteurs qui affectent les prix des produits alimentaires

Le premier de ceux-ci est la hausse des prix de l’énergie. La hausse des prix des produits de base liés aux marchés de l’énergie est incontestable, et est un facteur depuis les 15 derniers mois. Lorsque le prix du pétrole brut augmente, passant de 30 à 100 dollars le baril, il est inévitable que cette hausse affecte la production alimentaire, qui est largement mécanisée dans la plupart des centres de production. Ceci a également des conséquences sur le transport, la transformation, le conditionnement, la distribution et la vente au détail, parce que les hausses de prix sont généralement transférées à travers la chaîne de valeur.

Les produits de base étant évalués en dollars, la baisse du taux de change du dollar a également eu un effet. Depuis 2001, le dollar se déprécie régulièrement par rapport aux autres devises et a enregistré, au cours des deux dernières années, une baisse de 15% pondérée par les échanges.

La croissance liée au commerce est un autre facteur. La croissance annuelle de 10% de la Chine, accompagnée par des importations d’intrants industriels et agricoles clés, a exercé une pression à la hausse sur les prix, notamment ceux des taux de fret marin.

De plus, certaines évolutions dans l’agriculture, non liées aux biocarburants, ont joué un rôle sur les hausses mondiales des prix des produits alimentaires. Les prix du blé, par exemple, ont enregistré de brusques hausses en raison d’une longue sécheresse qui a frappé l’Australie et sérieusement réduit ses récoltes de blé. La demande d’importations de la Chine a enregistré de fortes hausses, en particulier celles de soja pour l’huile végétale et les aliments pour animaux, exerçant des pressions sur les prix du soja. Les prix des produits laitiers ont également été affectés par une pénurie mondiale de stocks par rapport à la hausse de la demande, stimulée par la hausse des revenus et la modification des habitudes alimentaires dans les économies émergentes.

Préoccupations concernant les biocarburants

Toutefois, la production de biocarburants est incontestablement un facteur majeur dans les hausses des prix des produits alimentaires. C’est tout particulièrement le cas lorsque les agriculteurs intensifient la culture de matériaux organiques pour la production de biocarburants, afin de répondre à des mandats gouvernementaux ambitieux qui visent à améliorer le pourcentage de produits renouvelables dans la combinaison énergétique, et lorsque ces matériaux sont également utilisés pour l’alimentation.

L’investissement dans de nouvelles capacités de raffinage et la poursuite du développement rapide du secteur des biocarburants, stimulée par l’octroi de subventions, ont garanti la hausse des prix des matériaux organiques. Le programme de biodiesel de l’Europe et le programme de bioéthanol des États- Unis imposent une demande massive supplémentaire à la base de production agricole, ce qui fait grimper les prix de toutes les graines et oléagineux, qui sont en concurrence pour occuper les mêmes terres. De nombreux autres pays ont lancé des programmes similaires sans réfléchir aux effets cumulés sur les marchés mondiaux.

Ceci a été la cause majeure de la hausse des prix du maïs, du blé et du soja. Ainsi, de nombreux fermiers américains cultivent à la fois le soja et le maïs. Toutefois, puisque les mandats pour les biocarburants subventionnent l’éthanol de maïs, un grand nombre de producteurs consacrent des superficies plus vastes au maïs, au détriment du soja qui, aux États- Unis, n’est pas primordialement utilisé pour la production de biocarburants. Ceci a créé une pénurie relative de soja sur le marché, avec des hausses de prix correspondantes. Et puisque le soja est essentiellement utilisé pour l’alimentation du bétail, ce changement a entraîné des hausses de prix de la viande et du lait. Le maïs, qui sert également à nourrir le bétail, est aussi devenu plus cher, en raison de la demande d’éthanol de maïs. De même, le sirop de maïs à haute teneur en fructose (HFCS en anglais) est à présent presqu’aussi cher que le sucre, car c’est un produit du maïs.

Toutefois, les produits de base utilisés comme matériaux organiques pour la production de biocarburants n’ont pas tous enregistré des hausses de prix. Un excédent de sucre mondial a maintenu le prix mondial à un niveau relativement stable, c’est-à-dire autour de 12-12 cents la livre.

Les prix vont-ils rester élevés ?

La question majeure est de savoir s’il s’agit de tendances à court ou long terme. En l’absence de subventions et de mandats qui maintiennent la demande artificiellement élevée, la production de biocarburants ne se développerait que si la culture et le raffinage en vue d’une telle production restent rentables pour un marché. L’approvisionnement en pétrole a manifestement une influence sur ces conditions. De même que la réglementation liée aux changements climatiques, qui créera une demande de biocarburants qui réduisent les émissions de carbone. Un ralentissement économique à l’échelle mondiale réduirait ces pressions à la hausse des prix, mais la volatilité des prix serait plus susceptible de caractériser les scénarios à la fois à court et long terme. Enfin, les changements climatiques eux-mêmes peuvent, à long terme, rendre trop onéreuse la culture de plantes pour la ‘première génération’ actuelle de biocarburants, en raison des rendements réduits dans les sites elles sont actuellement cultivées.

Il est probable que, dans le court terme, même avec des récoltes normales, les prix restent élevés par rapport aux normes historiques et que le faible niveau des stocks contribue à rehausser la volatilité. Les stocks mondiaux de céréales étant actuellement très bas, toute calamité agricole aura un impact considérable sur les prix. Ainsi, de mauvaises récoltes aux États-Unis, en Europe ou en Chine pourraient rehausser temporairement les prix des céréales et des oléagineux d’une proportion allant jusqu’à 50% par rapport à leurs niveaux actuels. Les politiques monétaires qui contribuent à un déclin du dollar continueront également d’être une cause de la hausse des prix des produits de base.

Est-ce bon ou mauvais pour les pays en développement ?

De nombreux pays en développement pâtissent historiquement de la baisse des prix des produits de base. Que signifie la hausse des prix pour ces pays ? L’Organisation mondiale des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a estimé que la hausse des prix en 2006 avait rehaussé de 10% la facture des importations de produits alimentaires des pays en développement, par rapport aux niveaux de 2005. La hausse a été estimée à 25% pour 2007. Cette évaluation ne tient pas compte des avantages découlant de la hausse des prix pour les producteurs au sein de ces pays, dont certains sont également des exportateurs. Les pays en développement qui à la fois produisent et exportent des céréales et des oléagineux tireront profit de l’expansion des marchés et de la hausse des prix pour ces produits de base.

Toutefois, un rapport récent du gouvernement américain sur les implications de la hausse des prix des produits alimentaires fait quelques évaluations qui donnent à réfléchir pour les autres pays en développement.i En dépit d’une légère hausse de la disponibilité des produits alimentaires au cours de la dernière décennie, les pays moins avancés qui sont également fortement tributaires des importations, auront à faire face à une demande plus forte en céréales et en oléagineux, et auront moins de capacité d’accès à ces produits essentiels, en raison de la hausse des prix. Les pays les moins avancés (PMA), tout bien considéré, deviennent de plus en plus dépendants, et la hausse des prix des produits de base accentuera cette tendance et rehaussera le prix de l’aide alimentaire (voir encadré). Ceci pourrait expliquer un déficit vivrier de 27 millions de tonnes d’ici 2016, en supposant que les hausses de prix des produits alimentaires de 2007 se poursuivent. (On entend par ‘déficit’ la quantité de produits alimentaires nécessaire pour rehausser la consommation de tous les groupes de revenu aux besoins nutritionnels de près de 2.100 calories par personne par jour).

Il est important de noter que la concurrence entre les biocarburants et les céréales et les oléagineux pour les superficies utilisées est un facteur important dans ce scénario, mais non le seul. La hausse des prix de l’énergie, l’accroissement de la demande mondiale de produits alimentaire et la stagnation de l’aide alimentaire sont également impliqués. Toutefois, la politique en matière de biocarburants étant subordonnée en partie à l’hypothèse selon laquelle ces carburants peuvent réduire les émissions de gaz à effet de serre, il conviendrait également de réexaminer les mandats ambitieux qui visent leur production à la lumière des émissions de carbone provenant de la conversion des terres et des forêts, exigée par les superficies à consacrer à leur production.ii Ce sera un défi pour les gouvernements nationaux conscients de la nature globale, non seulement des carburants, mais de l’alimentation, et de la nécessité d’équilibrer les priorités de leurs politiques en matière de biocarburants.

Impacts sur l’aide alimentaire

- Le Programme mondial des Nations-Unies pour l’alimentation se trouve actuellement devant un choix ‘inacceptable’ : soit réduire de 40% l’offre alimentaire par bénéficiaire, soit réduire de 40% le nombre de bénéficiaires, en raison d’un déficit budgétaire de 500 millions de dollars, pour 2008. Ce déficit était dû essentiellement à une hausse de 40% des prix des produits de base, depuis 2007. Voici quelques exemples des ‘nouveaux affamés’ cités par l’agence :

- 2,5 millions de personnes en Afghanistan qui ne sont pas en mesure de payer le prix du blé, en raison d’une hausse de plus de 60% en 2007.

- Les consommateurs du Bangladesh, où le prix du riz a enregistré une hausse de 25- 30% au cours des trois dernier mois. En 2007, la hausse avait été d’environ 70%.

- Les communautés rurales du Salvador qui achètent moitié moins de produits alimentaires qu’il y a 18 mois, avec la même somme d’argent. Ceci revient à une réduction de moitié de leur ration alimentaire, sur un régime alimentaire déjà pauvre.

- Invoquant une hausse de 41% du coût de fonctionnement de son Programme Food for Peace, au cours des six derniers mois, l’USAID (US Agency for International Development) est en train de réduire l’aide alimentaire d’urgence, ce qui peut affecter jusqu’à huit millions de personnes. L’USAID mène actuellement une évaluation pays de la hausse des prix des produits alimentaires, afin d’établir des priorités dans l’assistance aux bénéficiaires potentiels.

1 Jane Early est avocate managing partner d’Early & White Consulting Group, LLC, une firme spécialisée dans le commerce international et les implications environnementales des normes du droit international ayant trait à l’alimentation, à la santé environnementale et sanitaire, la viabilité et d’autres attributs liés à la qualité.