EclairageVolume 10Numéro 6 • Septembre 2011

Intégration commerciale régionale et opportunités de développement : l’expérience africaine


by Piergiuseppe Fortunato et Giovanni Valensisi

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L’intégration régionale bénéficie de longue date du soutien des dirigeants et des élites économiques de l’Afrique, ainsi que de celui de la communauté internationale.  Elle a pris son essor au cours de la période postindépendance, et a culminé avec la création en 1991 de la Communauté économique africaine, qui vise explicitement à la création d’une union douanière à l’échelle du continent (et donc également d’une zone de libre-échange) d’ici 2020, et d’un marché commun africain d’ici 2023. [1] Comme souvent néanmoins, la réalité est bien éloignée de la rhétorique officielle, et malgré une multitude d’accords commerciaux au niveau régional, le niveau des échanges intra-africains reste l’un des plus faibles au monde. Tout au long de la dernière décennie, la part des exportations de marchandises destinées au marché régional a oscillé autour de 10 pour cent en Afrique, contre 19 pour cent environ en Amérique centrale et Amérique du Sud, et jusqu’à 46 pour cent dans l’Asie en voie de développement.

Aperçu de la structure des échanges

Bien que les flux d’exportations et d’importations de l’Afrique aient connu des taux de croissance à deux chiffres depuis 1995, ils restent dominés par les échanges avec les pays développés. [2] En effet, l’importance relative des marchés du sud (et notamment des économies émergentes de l’Asie) a considérablement augmenté au cours de ces dernières années, avec la Chine en tête de ligne. Cependant, l’UE reste le principal partenaire commercial d’un certain nombre de pays africains. À la différence des importations, les exportations africaines vers le reste du monde sont fortement concentrées dans les secteurs liés aux ressources naturelles. Celles-ci ont représenté́ plus de 80 pour cent du total des exportations des quinze dernières années.  Il s’agit en partie d’un héritage du modèle de spécialisation développé à l’époque coloniale, modèle extractif et tourné vers l’extérieur, qui n’a pas favorisé la diversification de la base productive des pays africains, ni le développement de liens commerciaux étroits entre eux. De ce point de vue, l’émergence de la Chine et d’autres économies d’Asie en tant que nouveaux marchés a certes modifié la répartition géographique des flux d’exportations, mais elle n’en a pas amélioré jusqu’à présent la structure de manière significative. En particulier, la pénétration chinoise sur le marché africain repose en grande partie sur des contrats de ressources naturelles (pétrole, bois, cuivre et diamants) venant en échange de prêts ou de construction d’infrastructures. [3]

Il est néanmoins bien connu qu’un modèle de spécialisation très axé sur les ressources naturelles et les matières premières peut constituer un sérieux obstacle au développement, appelé aussi « la malédiction des ressources naturelles ». Sur les quarante dernières années, on constate une forte corrélation négative entre croissance économique et pourcentage des exportations de ressources naturelles dans le PIB. [4] Plusieurs mécanismes peuvent expliquer pourquoi une plus forte dépendance à l’égard des ressources naturelles peut se traduire dans les faits par une croissance économique plus faible. Dans une publication particulièrement influente, Van Wijnbergen suggère qu’une spécialisation dans le secteur des ressources naturelles finit inévitablement par détourner les facteurs de production, et notamment la main d’œuvre, du reste de l’économie, et plus particulièrement du secteur manufacturier. [5] La baisse de production qui en résulte se traduit à son tour par une moindre acquisition de connaissances et d’expérience par les travailleurs, et donc par une plus faible croissance de la productivité. [6] Dans le même esprit, Gylfason constate qu’une trop forte dépendance vis-à-vis des ressources naturelles tend à freiner l’accumulation de capital physique et humain, ainsi qu’à limiter l’intensification des circuits financiers, et encouragent les comportements dit de “recherche de rente” (rent seeking). [7] En outre, ces effets involontaires sur la croissance économique pourraient bien se trouver exacerbés dans les périodes de forte croissance, lorsque l’augmentation du taux de change réel rend généralement le secteur manufacturier encore moins compétitif (selon le phénomène dit du « syndrome hollandais »).

Contrairement aux échanges commerciaux de l’Afrique avec le reste du monde, les exportations intra-africaines, bien que beaucoup plus réduites en montant, se répartissent de manière plus équilibrée entre combustibles, produits primaires non combustibles, denrées alimentaires et produits manufacturés. En effet, malgré sa taille limitée, le marché régional absorbe depuis l’an 2000 environ 20 pour cent des exportations alimentaires totales de l’Afrique, et 25 pour cent environ de ses exportations de produits manufacturés. [8] Cette plus grande diversité des échanges commerciaux intra-africains laisse à penser que l’expansion de ceux-ci pourrait présenter des avantages significatifs  en termes de diversification économique. [9]

Les spécificités du commerce intra-africain

La théorie économique identifie deux types de facteurs expliquant la nature des échanges commerciaux entre deux pays. D’une part, le différentiel de richesse en facteurs de production ouvre la possibilité d’échanges internationaux mutuellement avantageux, selon le principe de l’avantage comparatif. D’autre part, la « nouvelle théorie du commerce » souligne l’importance des économies d’échelle et affirme que des bénéfices substantiels peuvent être retirés de l’échange de produits similaires mais différenciés. Tandis que la première approche implique que des pays ayant des structures productives similaires auraient moins de raisons de commercer ensemble, la seconde suggère qu’une plus grande intégration - même entre pays se trouvant à des stades de développement similaires - pourrait se traduire par des gains significatifs en matière de commerce intra-sectoriel. L’augmentation des échanges sud-sud pourrait ainsi fournir des opportunités d’apprentissage dans le cadre d’un environnement de marché moins compétitif, tout en permettant de générer les économies d’échelles nécessaires à la pénétration des marchés plus développés pour les produits technologiquement plus avancés. [10]

Le développement des échanges intra-sectoriels a été jusqu’à présent plus lent en Afrique que dans d’autres régions du monde [11]; les données disponibles appuient néanmoins l’idée que les échanges intra-régionaux pourraient apporter des avantages significatifs en termes d’industrialisation et de diversification économique. Le schéma n°3 montre le taux de croissance des exportations de produits manufacturés comparé au taux de croissance des exportations de produits non manufacturés sur la période 1995-2009 pour 53 pays. Le graphique distingue les exportations vers les autres pays africains (chiffres en rouge) des exportations vers le reste du monde (chiffres en bleu). La corrélation entre les exportations totales de produits manufacturés et produits non manufacturés est bien plus forte pour les flux intra-africains que pour les échanges avec le reste du monde. [12]

Ces données suggèrent qu’une augmentation des échanges intra-régionaux serait non seulement bénéfique pour les pays africains en termes de diversification géographique, mais également susceptible d’améliorer leur diversification économique. Compte-tenu de l’importance de la structure des exportations pour la croissance à long-terme, [13] une plus grande intégration des pays africains pourrait à son tour accroître le revenu par habitant et soutenir la création d’emplois dans les secteurs dynamiques. Il faudrait donc en faire plus pour accroître les échanges intra-africains, et, plus généralement, l’intégration économique au sein du continent.

Que faire pour (et par) l’Afrique ?

Le renforcement de l’intégration économique africaine finira par nécessiter la mise en œuvre de politiques intégrées au plan macroéconomique et sectoriel, afin d’encourager la diversification et de canaliser les investissements vers les activités à plus forte productivité. [14] En outre, l’élimination des obstacles matériels et immatériels au commerce reste critique pour l’intégration économique dans la région. En termes de priorités politiques, il est clair que le mauvais état des infrastructures physiques et administratives de l’Afrique compromet sérieusement les activités d’import-export en augmentant les coûts de transport et les délais, notamment pour les pays enclavés. [15] Bien que les choses évoluent lentement dans ce domaine, avec la  création de plusieurs corridors de développement dans la région, l’ampleur du défi à relever pour remédier aux défaillances de longue date des infrastructures africaines reste énorme, et des efforts supplémentaires restent nécessaires en termes de développement des infrastructures et de facilitation des échanges.

De manière assez paradoxale, le deuxième facteur entravant le bon déroulement de l’intégration régionale est la situation dite du « bol de spaghettis ». Cette expression fait référence aux complications supplémentaires provenant du fait que de nombreux pays africains appartiennent à plusieurs communautés économiques régionales (CER) qui se chevauchent, et dont les dispositions en matière commerciale et les objectifs finaux diffèrent largement. Le nombre de CER est passé de 10 à 21 entre 1980 et 2005 (comprenant 2 unions douanières, 6 accords d’intégration économique, 8 accords de libre-échange, 3 zones monétaires et 2 unions monétaires) ; sur les 53 États africains, 26 appartiennent à 2 CER différentes, et 20 à 3 CER (CENUA 2004). [16] Dans ce contexte, un nouvel effort de rationalisation du processus d’intégration régionale en Afrique permettrait certainement de simplifier le cadre juridique et les procédures entourant les échanges commerciaux, contribuant ainsi à un environnement plus propice aux affaires et au développement du commerce intra-régional.

Une troisième question cruciale est de savoir dans quelle mesure les pouvoirs régionaux et leurs leaders sont prêts à agir en pionniers pour faire avancer et renforcer le processus d’intégration régionale. En chiffres absolus, le commerce intra-africain est dominé par une poignée de grands acteurs régionaux tels que l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Egypte, l’Algérie et le Kenya ; le marché régional joue néanmoins un rôle de premier plan (que ce soit comme source d’importations ou destination d’exportation) pour un nombre plus important d’autres économies, comprenant entre autres la Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Mozambique, le Sénégal et la Zambie. Mais compte-tenu de la prévalence du concept de « réalisme économique » dans la région, les grands acteurs régionaux ont souvent été vus comme agissant en fonction de leur propre intérêt national, et non en tant que catalyseurs de l’intégration régionale. [17] Ils devraient au contraire, de bonne foi, prendre le leadership pour identifier une stratégie commune en vue d’une plus grande intégration régionale et promouvoir un cadre équitable de coopération à cette fin. Cette démarche impliquerait peut-être une sorte de coopération renforcée entre quelques pays dans des domaines spécifiques (comparable à la procédure de coopération renforcée de l’UE), mais il est important que de telles initiatives ne compromettent pas la nécessaire rationalisation et simplification du cadre général d’intégration régionale.

Enfin, il convient de souligner les complémentarités potentielles entre commerce intra-régional, intégration dans le marché mondial et développement économique. Les pays africains doivent tirer parti de ces synergies, non seulement en intégrant les efforts de libéralisation des échanges dans la stratégie de développement de chaque pays, mais également en recherchant des accords commerciaux favorables au développement avec des partenaires mondiaux afin d’obtenir un accès large et complet aux marchés. De leur côté, les pays développés partenaires doivent soutenir le délicat processus d’intégration régionale non seulement verbalement, mais également dans la cadre de leur propre diplomatie commerciale. À cet égard, une extension à l’ensemble des pays africains du régime préférentiel accordé par le programme « Tout sauf les armes » (TSA) de l’UE [18], à l’instar de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act)[19], apparaît certainement préférable au scénario actuel, dans lequel les PMA bénéficient du traitement « droits nuls et hors contingent », mais non leurs voisins non PMA, même lorsque ceux-ci appartiennent au même bloc régional et relèvent donc du même accord de partenariat économique (APE).

Conclusion

Globalement, le potentiel de l’intégration régionale en Afrique reste encore largement inexploité, malgré un développement rapide des échanges intra-africains au cours de la dernière décennie. Les gouvernements africains devraient entre autres avoir pour priorité stratégique de tirer un meilleur parti de ces échanges pour promouvoir une diversification de leurs économies, notamment dans le contexte d’une reprise mondiale encore fragile.

Auteurs : Piergiuseppe Fortunato et Giovanni Valensisi sont économistes à la CNUCED.

1 Le traité d’Abuja (1991) envisage la création de la communauté économique africaine comme un processus en six étapes, basé sur le renforcement progressif de l’intégration économique au sein des principaux blocs régionaux, suivi d’une harmonisation supplémentaire des dispositions commerciales au niveau du continent.

2 Les pays développés représentent de façon constante plus de 60% du commerce total de l’Afrique sur les deux dernières décennies, bien que leur importance soit en train de diminuer (notamment en tant que source d’importations africaines).

3 Dans certains cas, ces prêts financés par les ressources et destinés aux infrastructures ont servi dans les faits « d’agents de contrôle », en garantissant qu’une certaine partie au moins de ces rentes de ressources naturelles soit dirigée vers des investissements de développement. La reconstruction d’après-guerre en Angola a par exemple été considérablement aidée par les prêts de Pékin adossés au pétrole, et le Nigeria a souscrit deux prêts similaires pour financer des projets de production d’électricité à partir de gaz.

4 Torvik, R. (2009), « Why do some resource-abundant countries succeed while others do not? », Oxford Review of Economic Policy, 25(2), 241-256.

5 Van Wijnbergen, S. (1984), « The ‘Dutch Disease’: A Disease after All?», Economic Journal 94(373), 41-55.

6 Dans un article marquant, J. K. Arrow propose un modèle théorique des changements endogènes dans les connaissances et appelle ce phénomène « l’apprentissage par la pratique ». Voir Arrow, K. J. (1962), « The Economic Implications of Learning by Doing » The Review of Economic Studies, 29 (3), 155-173.

7 Gylfason, T. (2004), « Natural resources and economic growth: from dependence to diversification », document de discussion du CEPR n° 4804.

8 Bien que l’Afrique du Sud représente la part du lion du commerce intra-africain, notamment en ce qui concerne les produits manufacturés, les échanges au sein de l’Afrique restent relativement plus orientés vers les produits manufacturés et les denrées alimentaires même sans ce pays.

9 La récente « grande récession » fournit un exemple de ces avantages, dans la mesure où les exportations intra-africaines ont mieux résisté en 2009 que les exportations des pays africains vers le reste du monde. Cela s’explique d’une part par l’impact différent de la crise à travers les régions, et d’autre part, par la structure plus diversifiée des échanges intra-africains.

10 Otsubo, S. (1998), « New Regionalism and South-South Trade: Could it be an Entry Point for the South toward global integration? », document de discussion de l’APEC n°18.

11 Brulhart, M. (2008), « An account of global intra-industry trade, 1962-2006 », document de référence pour le World Development Report 2009.

12 Nous trouvons des coefficients positifs significatifs pour les exportations totales de produits non manufacturés en effectuant des régressions OLS sur les deux groupes de pays (0,52 pour les partenaires commerciaux africains et 0,28 pour les autres). Toutefois, en utilisant des estimateurs d’erreur-type conformes à l’hétéroélasticité, la signification du coefficient estimé dans la régression concernant le reste du monde est réduite à moins de 10% tandis que celle correspondant aux exportations intra-africaines reste de 1%.

13 Hausmann, R., Hwang, J. et Rodrik, D. (2007), « What you export matters », Journal of Economic Growth 12(1), 1-25.

14 Notamment, les initiatives visant à promouvoir l’intégration régionale et les politiques cherchant à encourager les secteurs dynamiques peuvent se renforcer mutuellement, dans la mesure où la création de pôles régionaux de production et de chaînes de valeur régionales permet de recueillir le bénéfice des économies d’échelle et de favoriser l’apprentissage par la pratique.

15 CNUCED (2009), Le développement économique en Afrique : Rapport 2009, Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement, Genève ; Geda, A. et Kibret, H. (2008), « Regional Economic Integration in Africa: A Review of Problems and Prospects with a Case Study of Comesa », Journal of African Economies 17(3), 357-394 et Longo, R. et Sekkat, K. (2004), « Economic Obstacles to Expanding Intra-African Trade », World Development, 32(8), 1309-1321.

16 CENUA (2004), Assessing Regional Integration in Africa, Commission économique des Nations-unies pour l’Afrique, Addis Ababa.

17 Draper, P. (2010), « Rethinking the (European) Foundations of African Economic Integration: A Political Economy Essay », document de travail du centre pour le développement de l’OCDE n° 293. Voir également l’article du même auteur dans Éclairage, vol. 10 n° 4, juin 2011.

18 À travers l’initiative TSA, adoptée en 2001, l’UE accorde un accès en franchise de droits et hors contingent à l’ensemble des produits importés provenant des pays les moins avancés, à l’exception des armes et munitions.

19 Loi américaine libéralisant l’accès au marché américain pour la quasi-totalité des pays d’Afrique sub-saharienne.

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