EclairageVolume 10Numéro 8 • Novembre 2011

Les implications politiques et économiques des zones de coopération économiques Chine- Afrique


par Tang Xiaoyang et Deborah Bräutigam

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L’engagement économique de la Chine en Afrique a connu une croissance exponentielle au cours de la dernière décennie. Les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint 129 milliards de dollars en 2010. De nouveaux modèles de coopération bilatérale ont ainsi fait leur apparition. Le ministère du commerce de la Chine soutient entre autres le développement de six zones officielles de coopération économique et commerciale (Zone économique Spéciale) situées dans cinq pays d’Afrique. (1) Bien que toutes ces zones en soient encore à leurs tous premiers stades de développement, nous apportons ici une analyse préliminaire de leurs implications politiques et économiques.

Chaque ZES implique trois parties prenantes : le promoteur chinois (responsable du développement industriel), le gouvernement africain hôte, et le gouvernement chinois. Quatre des entreprises chinoises impliquées dans les premières phases de ces projets étaient de grandes entreprises d’État, mais les zones de Maurice et de l’Éthiopie relèvent d’initiatives d’entreprises privées (minying).(2)
La mise en œuvre

Les plans de développement de ces projets sont variés. Dans la ZES zambienne, la société China Nonferrous Metals Corporation (CNMC) prévoit de se concentrer sur le traitement industriel des ressources en cuivre et autres minerais. Elle a également commencé à construire une ZES secondaire d’assemblage industriel à proximité de la capitale Lusaka. D’autres prévoient d’utiliser leur ZES comme une tête de pont industrielle pour servir de nouveaux marchés (Éthiopie et Algérie). La ZES mauricienne a vocation à devenir une plaque tournante pour le commerce et les services entre la Chine et l’Afrique. Les promoteurs des zones situées au Nigéria et en Égypte prévoient d’attirer diverses sociétés industrielles intéressées par les importants marchés nationaux de ces pays, ainsi que par leur accès préférentiel au marché européen.

Le gouvernement chinois n’intervient pas directement dans le développement de ces six premiers projets, mais il fournit une assistance active et variée aux promoteurs chinois à travers des subventions et des prêts à long terme, accordés pour la plupart sur la base du remboursement de certaines dépenses. Le CADF (China Africa Development Fund, un fonds d’investissement de 5 milliards de dollars US mis en place par la China Development Bank), a en outre investi dans au moins trois des sept zones pilotes (Nigéria Lekki, Maurice et Egypte) à hauteur de 100 millions de dollars US au total.

Les gouvernements des pays d’accueil réglementent les activités de ces ZES et fournissent diverses incitations pour leur développement. La plupart des zones pilotes sont régies par un ensemble standard de mesures incitatives accordées par les gouvernements hôtes. La ZES Jin-Fei de Maurice bénéficie des mêmes mesures incitatives que les autres entreprises du « port libre », mais le gouvernement mauricien aurait offert des incitations supplémentaires pour attirer les investisseurs chinois. Dans les deux zones nigérianes, les gouvernements des États concernés ont établi des partenariats avec les entreprises chinoises détenant la majorité du capital. Dans au moins un des partenariats nigérians, les responsables locaux auraient apparemment exprimé leur préoccupation concernant la qualité des infrastructures en cours de construction par leurs partenaires chinois. Dans plusieurs pays, les promoteurs chinois se sont montrés frustrés de la lenteur de mise à disposition des infrastructures et facilités promises par les autorités locales.

Les questions stratégiques

Au fil du temps, quatre aspects de ces ZES seront déterminants pour un impact positif en termes de développement pour l’Afrique : les investisseurs, l’emploi, l’impact social et environnemental, et les transferts de compétences.

L’investissement. Faire fonctionner ces zones à pleine capacité ou presque est bien évidemment crucial pour en tirer tous les bénéfices. Bien que le gouvernement chinois soit désireux d’attirer des investissements provenant d’entreprises chinoises, les zones sont ouvertes aux investisseurs du monde entier. Au stade préliminaire actuel, les sociétés chinoises représentent la grande majorité des investisseurs. Les entreprises chinoises, et notamment celles qui mettent le pied en Afrique pour la première fois, apprécient le fait que les promoteurs parlent chinois et puissent offrir un réseau d’information précieux. Mais le modèle de réussite des zones asiatiques et mauriciennes repose sur leur capacité à attirer les investisseurs locaux. Sans investissement local, ces zones courent le risque de devenir des enclaves isolées.

L’emploi. Les ZES n’ont pas d’exigences standards permettant aux sociétés chinoises d’utiliser de la main d’œuvre chinoise. Certains pays ont établi des règles strictes concernant la main d’œuvre étrangère. L’Égypte par exemple accorde un permis de travail pour neuf égyptiens embauchés. Pourtant, en Zambie, le pourcentage de travailleurs chinois est monté à 50 pour cent pendant la phase initiale de construction et d’installation des équipements. Mais dans les usines installées dans la zone zambienne, le pourcentage de travailleurs chinois (des cadres principalement) est d’environ 20 pour cent. Sachant que Maurice a une longue tradition d’accueil des travailleurs étrangers, l’île est plus ouverte aux travailleurs chinois. Sa zone, encore en cours de construction, devait initialement employer autant de travailleurs mauriciens que de travailleurs chinois. Mais lorsque les mauriciens ont exprimé leur préoccupation concernant le nombre élevé de Chinois attendus, ce plan a été revu.

L’impact social et environnemental. Sachant que la plupart des zones en sont encore à leur tout début, il n’existe que peu d’informations concernant leur impact environnemental. En Zambie, CNMC, le promoteur de la zone, a mis en place un programme de responsabilité sociale et a prévu d’effectuer une évaluation environnementale certifiée ISO de la zone. À Maurice, Jin-Fei a réalisé une évaluation complète de l’impact environnemental et a obtenu la certification des autorités locales. Dans certaines ZES, les impacts sociaux comprennent jusqu’à présent la réinstallation et l’indemnisation des communautés déplacées par le développement des zones, sous la responsabilité des gouvernements d’accueil de celles-ci. Dans la péninsule Lekki du Nigéria et à Maurice, les communautés concernées se sont plaintes du fait que leur indemnisation était insuffisante.

Les transferts de technologie. Les zones de l’Égypte, de la péninsule Lekki du Nigéria et de l’Éthiopie ont été conçues par des entreprises issues de zones chinoises ayant fait la preuve de leur réussite. Cependant, bien que certaines formations de courte durée aient été effectuées pour les représentant officiels africains, aucune zone d’outre-mer ne semble avoir de programme formel de formation ou de renforcement des capacités en place pour s’assurer que les représentants officiels africains ou les autres partenaires soient prêts à participer à la gestion des ZES. Il n’est pas évident qu’un « apprentissage par la pratique » soit suffisant.

Les perspectives d’avenir
Les zones de coopération chinoises en Afrique combinent le soutien d’un État puissant avec des initiatives entrepreneuriales à but lucratif. Une telle structure est de bon augure pour la pérennité des ZES. Le gouvernement chinois fournit un certain nombre d’incitations, y compris certaines subventions, pour que ses entreprises soient en mesure de réaliser les stratégies politiques et économiques de l’État chinois. Les zones internes de la Chine ont été un élément important de sa propre réussite, et le partage de son expérience des ZES avec d’autres pays fait partie de l’expansion du « soft power » chinois. Pourtant, les intérêts politiques n’ont pas vocation à se substituer aux principes de marché censés produire des ZES à la fois dynamiques et durables. Les promoteurs des ZES ont la conviction que pour attirer des entreprises de Chine et d’autres pays, ils devront fournir des infrastructures, des services et une gestion d’excellente qualité. Ce modèle constitue un prolongement des conditions de réussite du développement est-asiatique, avec ses incitations et ses récompenses basées sur la performance. Malgré les défis soulevés par les grands projets dans de nombreux Etats africains, l’expérience propre de la Chine en termes de développement de ZES et sa force de construction des infrastructures augmentent significativement les chances de succès de ces zones.
Pour leur part, les pays d’accueil africains voient les zones chinoises comme une incroyable source d’opportunités économiques. Pour parvenir à ce résultat, les zones devront établir de solides canaux de communication avec les communautés locales en matière de réinstallation, d’environnement ou d’emploi. À moyen terme, des efforts doivent être faits pour impliquer les entreprises locales, soit en tant qu’investisseurs, soit comme fournisseurs de produits et services. Sur le long terme, le rôle des partenaires africains doit être renforcé, et les connaissances en matière de gestion de ces zones transférées du côté africain pour que celles-ci puissent contribuer à la transition industrielle si longtemps retardée de l’Afrique, et deviennent ainsi des vitrines durables du progrès économique comme elles l’ont été dans de nombreuses régions chinoises.
Le modèle des zones reflète la perspective différente de la Chine sur les besoins de développement de l’Afrique. Les pays occidentaux soutiennent les micro-financements et les ONG ; la Chine établit un fonds d’investissement de cinq milliards de dollars. L’Occident pousse les pays africains à ouvrir leurs marchés par des accords de libre-échange, la Chine construit des zones économiques spéciales en Afrique pour attirer des entreprises chinoises. Les gouvernements occidentaux pensent que l’Afrique a besoin de bonne gouvernance et de démocratie pour se développer ; les chinois pensent qu’une meilleure gouvernance est un résultat du développement économique. La perspective de Pékin est bien plus proche de celle de ses voisins de Tokyo ou de Séoul qu’elle ne l’est de celle de Londres ou de Washington. Les expériences de la Chine en Afrique valent la peine d’être observées. Après tout, la Chine est passée par là il n’y a pas si longtemps, elle devrait encore se rappeler du chemin à suivre.

Les auteurs : Deborah Brautigam est professeur de développement international à l’Université Américaine, chargée de recherche invitée à l’International Food Policy Research Institute, et auteur de « The Dragon’s Gift: The Real Story of China in Africa ». Xiaoyang Tang est chercheur à l‘International Food Policy Research Institute.

Note:
Cet article est basé sur un document plus approfondi, intitulé « African Shenzhen: China’s special economic zones in Africa », disponible sur : http://www.american.edu/sis/faculty/upload/Brautigam_Tang_JMAS-2011.pdf
Voir également le numéro spécial d’Éclairage sur les Négociations : Le développement africain : la nouvelle distribution des rôles entre intervenants traditionnels et émergents , . Vol.10, n°3, mai 2011, disponible sur : http://www.acp-eu-trade.org/library/files/TNI_FR_10-3.pdf

1 Sept zones avaient été retenues pour bénéficier d’un soutien officiel lors des deux tours de sélection, mais la zone algérienne n’a pas été mise en oeuvre en raison des incertitudes relatives aux changements de la legislation algérienne en matière d’investissements étrangers.

2 Le terme Minying recouvre l’ensemble des entreprises non contrôlées par l’État, y compris les entreprises privatisées à capitaux publics et les entreprises provinciales.

One response to “Les implications politiques et économiques des zones de coopération économiques Chine- Afrique”

  1. Kuing Yamang

    Le président du CIC, M. Jin Liqun s’est exprimé sur AL Jazeera.
    Il dit ce qu’il pense de l’Europe:
    –>
    http://www.youtube.com/watch?v=plTpWikSr6o

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