EclairageVolume 7Numéro 10 • Decembre 2008

L’Afrique subsaharienne et la crise financière mondiale


by Patrick N. Osakwe

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Le nouveau millénaire avait démarré avec un nouveau souffle d’optimisme eu égard aux perspectives de croissance soutenue et de réduction de la pauvreté en Afrique subsaharienne. Une meilleure gestion économique, des progrès dans la gouvernance, la hausse des prix des produits de base, la réduction des conflits armés et l’accroissement du soutien international pour l’Afrique subsaharienne avaient suscité l’espoir d’un avenir radieux pour la région. (2) Il ne fait aucun doute que la performance économique récente de l’Afrique subsaharienne a justifié ce nouvel optimisme. Les progrès remarquables réalisés depuis 2000 sont avérés : le taux de croissance annuelle moyenne en Afrique subsaharienne a enregistré une hausse, passant de 3,7% en 1996-2000 à 6,3% en 2003-2007, alors que l’inflation a reculé de 18,8% à 8,2% au cours de la même période.

Impact de la crise financière sur l’Afrique subsaharienne

En dépit de cet optimisme accru et de la croissance de l’économie, des préoccupations ont été formulées concernant le fait que la crise financière globale pourrait éroder ces gains. (3) S’il est trop tôt pour connaître l’ampleur exacte de l’impact potentiel sur l’Afrique subsaharienne, il est important de prendre en considération les points suivants. En premier lieu, la crise aura sur l’Afrique subsaharienne des effets à court et à moyen terme, dont l’ampleur peut varier en fonction de la durée de la crise. En second lieu, l’impact variera d’un pays à l’autre, en fonction de la structure de production et d’exportation du pays, de son exposition au système financier international et de sa capacité à amortir les effets négatifs potentiels de la crise. Par exemple, les pays ayant des positions fiscales très fortes ou disposant de réserves internationales élevées sont moins susceptibles d’être gravement touchés. De plus, les pays africains ayant un taux d’inflation faible seront également plus à même de recourir à la politique monétaire pour atténuer l’impact de la crise sur les variables réelles, car dans ce cas, la politique monétaire n’est pas entravée par la nécessité de combattre l’inflation.

Effets à court terme

En règle générale, les effets à court terme sur l’Afrique subsaharienne sont relativement faibles, car la plupart des pays de la région sont détachés du système financier international. De plus, l’existence d’une diversité de contrôles des changes et l’absence d’exposition au marché des crédits sub-prime (à risque) dans les pays en développement signifient que les banques de la région ne seront confrontées à aucun risque systémique et que la perturbation des marchés de crédit nationaux devrait être minime. (4) Naturellement, dans les grandes économies où les bourses ont une certaine exposition au système financier international, l’impact sera plus prononcé. Il y a déjà de plus en plus d’éléments qui montrent que les bourses de l’Afrique du Sud et du Nigeria, par exemple, sont en train de ressentir l’impact de la crise.

Effets à moyen terme

Les effets à moyen terme sur l’Afrique subsaharienne dépendront de quatre facteurs clés. Le premier est le point de savoir dans quelle mesure la crise mènera à une récession prolongée et sévère aux États-Unis et en Europe, qui aura certainement un effet négatif sur d’autres pays industrialisés, étant donné l’interdépendance de ces économies à travers le commerce et l’investissement étranger. Ceci se répercutera ensuite sur les pays africains à travers les canaux suivants :

Le commerce international est une source clé de croissance dans la plupart des économies modernes. Un ralentissement de l’activité économique dans les pays industrialisés aura un effet négatif sur les exportations des pays africains et mènera à une réduction des crédits commerciaux. Les échanges étant une source importante de devises, il y a aura une réduction de la capacité des pays à importer les capitaux et les intrants intermédiaires dont les industries nationales ont besoin.

L’ investissement étranger direct est susceptible de chuter à la suite d’une débâcle globale. Une telle réduction des flux de capitaux exercera des pressions sur le taux de change et réduira également l’investissement dans les infrastructures et les secteurs de production, menant à des fermetures d’usines et à une hausse du chômage.

Les transferts d’argent ont tendance à être plus stables que les autres flux de capitaux privés. Toutefois, une récession profonde dans les pays industrialisés est susceptible d’entraîner des licenciements et dans la mesure où les émigrés sont affectés, il y aura une réduction de leur capacité à faire des transferts d’argent vers leurs pays d’origine. Une réduction des transferts entraînerait des difficultés accrues pour les bénéficiaires car ils ne disposent pas de filets de sécurité alternatifs.

Bien qu’il y ait un consensus grandissant sur le fait que la crise entraînera à court terme un ralentissement significatif de l’économie américaine, on ne sait pas très bien si ceci mènera à une longue récession. Ceci dit, les actions et les déclarations récentes de l’administration Bush aux États-Unis, et des dirigeants d’autres pays du G-8, suggèrent qu’ils sont prêts à prendre toutes les mesures nécessaires. S’ils respectent cette promesse et en supposant que leurs actions aient le résultat désiré, il n’y aura probablement pas de récession prolongée dans les grands pays industrialisés. En conséquence, l’impact sur l’Afrique de la crise résultant de la récession ne sera peut-être pas aussi fort que prévu.

Le second facteur qui déterminera l’ampleur des effets à moyen terme sur l’Afrique subsaharienne a trait aux anticipations d’inflation dans les pays de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). Si l’assouplissement récent de la politique monétaire (5) et la mise en œuvre de l’incitation fiscale proposée mènent à une hausse des anticipations d’inflation, il est possible que les autorités monétaires de ces pays rehaussent les taux d’intérêt pour éviter l’inflation et préserver la valeur de leurs monnaies. Un tel durcissement rehaussera le coût du crédit, rendant encore plus difficile l’accès au crédit pour les pays africains. Les pays ayant une forte dette libellée en dollars seront également confrontés à une hausse du coût de service de leur dette. De plus, la hausse des taux d’intérêt peut ralentir les économies des pays industrialisés et réduire la demande d’exportations africaines, avec des conséquences négatives pour la croissance et les perspectives de réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Le troisième facteur qui déterminera les effets à moyen terme en l’Afrique subsaharienne, c’est le prix des produits de base. L’essor récent des prix des produits de base a joué un rôle clé en stimulant la croissance dans la région. Si le ralentissement actuel entraîne une baisse de la demande de produits de base, ceci aura un effet désastreux dans la région. Ce qui se passe en Chine et en Inde – des acteurs clés sur le marché des produits de base – est crucial en termes d’impact de la crise sur les produits de base. Il y a, pour le moment, des signes qui indiquent que l’économie chinoise est en train de connaître un ralentissement en raison de la crise : les prévisions pour les trois premiers trimestres de 2008 laissent entendre que l’économie a enregistré une hausse de 9%, ce qui est bien inférieur aux taux à deux chiffres observés au cours des dernières années.

Le dernier facteur qui déterminera les effets à moyen terme a trait à l’évolution des flux d’aide publique au développement (APD) vers l’Afrique subsaharienne. Si les pays de l’OCDE répondent au ralentissement économique en réduisant les flux d’APD, ceci aggravera l’impact potentiel de la crise sur les économies africaines : un grand nombre de pays de la région sont tributaires de l’APD pour financer leurs budgets. Une telle action réduira davantage l’espace fiscal disponible pour permettre aux pays africains d’amortir l’impact de la crise. Dans le passé, les flux d’APD ont été pro-cycliques plutôt que contra-cycliques, ce qui donne aux décideurs africains de bonnes raisons de s’inquiéter.

Réactions politiques

La crise financière actuelle appelle à des actions de la part des pays d’Afrique subsaharienne et de la communauté internationale, afin d’en limiter l’impact sur la région. Elle souligne la nécessité de mieux réglementer et superviser les systèmes financiers nationaux de l’Afrique subsaharienne. Du fait que les banques en Afrique subsaharienne représentent plus de 80% des actifs du système financier, le coût d’une crise bancaire est élevé, et par conséquent rend nécessaire une surveillance étroite du système pour en réduire la vulnérabilité. De plus, la plupart des pays de la région n’ont pas la capacité de sauver les institutions qui ont fait faillite. Les gouvernements peuvent donc souhaiter recapitaliser les banques nationales pour garantir une bonne assise financière.

Il est possible, dans certains pays, d’utiliser les réserves de devises pour amortir les effets du choc et pour financer tout déclin possible des flux de capitaux. Dans les pays ne disposant pas de réserves, l’aide internationale pourra être nécessaire.

Une autre réaction interne est l’adoption de régimes de taux de change plus flexibles. Ceci permettra au taux de change nominal d’absorber en partie l’impact du choc externe et de réduire les effets réels sur l’économie intérieure ; (6) et aussi, de restreindre la possibilité d’une crise des taux de change. (7)

Les pays développés ont également un rôle à jouer pour aider les pays africains à répondre à la crise. Ils doivent résister à la tentation de réduire l’APD, mais devraient plutôt tenir la promesse qu’ils ont faite de doubler l’aide à l’Afrique d’ici 2010. En accroissant l’aide, ils permettront aux pays africains de contrebalancer l’impact de toute inversion des flux de capitaux privés et de réduire la possibilité d’une baisse abrupte des dépenses dans les secteurs sociaux, qui aurait des conséquences désastreuses pour la réduction de la pauvreté.

Au niveau international, il faudrait davantage d’implication des pays africains dans les discussions sur les voies et moyens d’améliorer la gestion du système financier international. En particulier, ces pays devraient être représentés dans toute nouvelle architecture de gouvernance pouvant être conçue pour éviter la survenue des crises financières globales. Ceci est particulièrement important étant donné que les conséquences des crises financières récentes transcendent les frontières nationales et que la plupart des pays africains ne disposent pas de filets de sécurité pour amortir l’impact potentiel de telles crises.

Note
1 Directeur, Financement du développement, Commission des NationsUnies pour l’Afrique, Addis Abéba, Éthiopie.
2 Les récents efforts des dirigeants du G-8 ont été cruciaux pour attirer l’attention sur les besoins de l’Afrique en matière de développement. Par exemple, le Plan d’action Afrique du G-8, adopté en 2002 à Kananaskis, au Canada, et la déclaration du Sommet de Gleneagles de 2005 étaient des étapes importantes pour galvaniser le soutien international en vue du développement de l’Afrique.
3 La récente crise financière mondiale a démarré aux États-Unis et a été déclenchée en août 2007 par l’effondrement du marché des primes à risque (sub-primes).
4 La participation étrangère dans les banques est en hausse en Afrique, et dans la mesure où les banques multinationales répondent à la crise actuelle en retirant des fonds de leurs succursales en Afrique, ceci pourrait représenter une grande source de vulnérabilité.
5 En octobre, la Réserve fédérale américaine, dans une démarche coordonnée de baisse des taux avec les banques centrales européennes et asiatiques, a réduit les taux d’intérêt à court terme.
6 Osakwe, P. N. et Schembri, L. L. (1998). Currency crises and fixed exchange rates in the 1990s: a review. Bank of Canada Review Autumn, 23-38. Voir également : Agbeyegbe, T. D. and Osakwe, P. N. (2006). Real exchange rate volatility and the choice of regimes in emerging markets. Journal of Asian Economics 15, 1005-1022.
7 Osakwe et Schembri, 1998

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