Eclairage • Volume 8 • Numéro 10 • Decembre 2009
Pauvreté énergétique, énergies renouvelables et les Accords de partenariat économique
by Stephen Karekezi, John Kimani, et Oscar Onguru
Discuss this articleShare your views with other visitors, and read what they have to say
Comme chacun le sait, la disponibilité de services énergétiques modernes, fiables et efficaces est un moteur essentiel du développement. L’accès aux services énergétiques modernes est une condition nécessaire à une croissance économique et sociale durable car ils permettent en effet de stimuler les activités productives et sont un facteur déterminant des coûts de production et de la compétitivité mondiale. Pourtant, sur le plan mondial, le niveau d’accès de l’Afrique subsaharienne aux services énergétiques modernes est très faible : on estime que le taux de raccordement au réseau électrique dans de nombreuses zones rurales est inférieur à 10 %[2]. Le développement des technologies des énergies renouvelables (TER) ont le potentiel d’accélérer l’accès universel aux services énergétiques modernes, de générer des opportunités d’emploi et d’investissement, et de renforcer la capacité de l’Afrique subsaharienne à s’adapter au changement climatique.
Cet article définit les éventuelles conséquences des négociations des Accords de partenariat économique (APE) entre l’UE et les pays africains. Il soutient que si les négociateurs africains ne sont pas conscients des dangers potentiels des APE, la croissance d’une industrie des énergies renouvelables naissante pourrait être définitivement retardée[3].
Les technologies des énergies renouvelables et l’Afrique
Le continent africain,en particulier l’Afrique subsaharienne, pourrait être l’un des plus grand marché du monde pour les énergies renouvelables : le continent a en effet une importante réserve naturelle d’énergies renouvelables (hydroélectricité, géothermie, biomasse-énergie, énergie solaire et éolienne[4]), et la majorité de la population d’Afrique subsaharienne vit dans des villages dispersés, ce qui pourrait favoriser le développement d’unités de TER décentralisées.
Les TER décentralisées se révèlent également un élément stratégique car le secteur traditionnel de la production énergétique en Afrique subsaharienne est complètement paralysé, et les gouvernements de la région ont souvent recours à des mesures provisoires d’approvisionnement énergétique grâce au mazout, extrêmement coûteux. En conséquence, de nombreux tarifs d’électricité en Afrique subsaharienne sont deux fois supérieurs à ceux de la plupart des pays industrialisés et à ceux d’autres zones en développement d’Asie et d’Amérique latine. Le coût élevé et la faible performance des systèmes énergétiques conventionnels rendent les énergies renouvelables tout à fait rentables sur le plan financier. À l’inverse des pays développés, qui doivent subventionner le secteur des énergies renouvelables pour des raisons environnementales, le développement des énergies renouvelables en Afrique subsaharienne peut être justifié par des raisons économiques[5].
Par conséquent, il existe désormais une industrie naissante des énergies renouvelables en Afrique, notamment au sein du secteur agroindustriel. Par exemple, les usines sucrières utilisent l’un de leurs déchets primaires, la bagasse, pour fournir la chaleur nécessaire à production du sucre et pour générer l’électricité pour leur propre usage interne et pour l’exportation vers le réseau. Grâce à la cogénération, l’industrie sucrière de Maurice satisfait plus de la moitié des besoins du pays en électricité, et la vente d’électricité est maintenant plus rentable que l’industrie sucrière[6]. L’industrie du thé en Afrique orientale et australe commence également à développer sa propre activité de génération d’énergie : sa situation géographique en région montagneuse ainsi que les précipitations abondantes et ses nombreuses rivières, lui permettent en effet de tirer parti de l’excellent potentiel hydraulique qui existe. Plusieurs plantations de thé sont devenues auto-suffisantes en énergie et étudient les possibilités d’exporter l’excédent d’électricité vers les réseaux nationaux[7].
Le succès de ces installations démontre que l’énergie renouvelable peut jouer un rôle important afin de garantir que la rentabilité et la compétitivité des agro-industries dans un marché mondial difficile où les prix des matières premières sont constamment en chute. Si l’on considère la plupart des technologies des énergies renouvelables ne sont en général pas très sophistiquées -l’expertise nécessaire relève, en général, du domaine public - l’Afrique se trouve face à une opportunité unique pour mettre en place une industrie TER compétitive. Cela dégagerait également d’autres avantages liés à l’industrialisation, notamment la création d’emplois plus sûrs et mieux rémunérés, le développement rural, des revenus d’exportation plus compétitives et l’augmentation des recettes fiscales de l’Etat.
Les APE et la libéralisation de l’industrie des énergies renouvelables en Afrique subsaharienne
Il est fondamental de savoir si les APE contribueront, ou au contraire freineront, l’industrie naissante des énergies renouvelables en Afrique subsaharienne. Celle-ci a besoin d’avancer avec prudence afin d’éviter de répéter l’expérience malheureuse de la libéralisation et des réformes dans le secteur énergétique lors des programmes d’ajustements structurels menés par la Banque mondiale[8].
Les rares investisseurs originaires d’économies plus avancées qui se sont intéressés aux pays d’Afrique subsaharienne ont réclamé et obtenu des accords à court terme extrêmement avantageux : cela leur a permis d’éliminer ainsi presque tous les risques et d’avoir des profits beaucoup plus élevés que la normale, en appliquant des tarifs d’électricité aux économies pauvres d’Afrique subsaharienne parmi les plus élevés du monde[9]. Mais la crise financière qui affecte actuellement la plupart des pays industrialisés a entraîné la perte de l’intérêt de ces investisseurs pour l’Afrique subsaharienne. Par conséquent, très peu d’investisseurs sérieux, importants et ayant une vision à long terme s’intéressent au secteur énergétique de la région, il n’y a virtuellement aucun investissement local dans l’industrie de l’énergie, et le secteur électrique continue d’être sous-efficace.
Les conséquences malheureuses de la libéralisation du secteur énergétique dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne ont mené des pays comme le Sénégal, le Cameroun, le Tchad, le Mali et le Cap Vert, à remettre le secteur de l’énergie aux mains du gouvernement, perdant ainsi quelques bénéfices importants que pouvaient apporter la libéralisation et la participation du secteur privé: en pratique, cela s’appelle jeter le bébé avec l’eau du bain[10].
Si les négociateurs de l’Afrique subsaharienne ne sont pas conscients des dangers potentiels des APE, il est possible qu’une tendance similaire puisse voir le jour dans le domaine des énergies renouvelables. L’industrie européenne des énergies renouvelables choisira probablement d’accroitre la production des TER en Europe afin de les exporter ensuite en Afrique subsaharienne, plutôt que de développer ce qu’elle considérerait certainement comme de petites industries d’énergies renouvelables non-rentables dans ces pays. En fait, la plupart des composants des technologies des énergies renouvelables seraient produits, sous licence européenne, en Chine, en Inde, et dans certaines zones d’Asie du Sud-est, puis assemblés en Europe avant d’être exportés en Afrique subsaharienne. Ce flot de technologies d’énergies renouvelables hautement spécialisées et inutilement sophistiquées placerait ainsi les fournisseurs de services européens dans une position avantageuse et entrainerait la disparition des fournisseurs de services locaux. En outre, compte tenu des faibles capacités des gouvernements africains en matière de régulation, les investisseurs étrangers pourraient choisir les investissements les plus lucratifs aux dépens des utilisateurs les plus isolés, ruraux et pauvres.
Afin d’éviter une telle situation, il est particulièrement important que les négociateurs commerciaux africains examinent attentivement les points suivants :
- Élimination des droits de douane sur les importations de TER : la suppression droits de douane sur les importations des énergies renouvelables pourrait engendrer un afflux de technologies inutilement sophistiquées et/ou chères qui utilisent peu de contenu local.
- Libéralisation des investissements : si les partisans de la libéralisation des investissements soutiennent que celle-ci peut créer des conditions favorables pour attirer le capital étranger dont l’Afrique a tant besoin, les expériences passées dans le secteur énergétique en Afrique subsaharienne montrent que la libéralisation n’entraine pas nécessairement une augmentation importante de l’investissement étranger.
- Libéralisation de la prestation de services énergétiques : la plupart des politiques ayant accompagné la libéralisation du secteur énergétique africain ont été conçues afin d’attirer des investisseurs étrangers importants et n’ont pas réussi à mobiliser et améliorer la participation des petits investisseurs énergétiques locaux. La libéralisation du secteur des énergies renouvelables pourrait bien reproduire les effets néfastes de la libéralisation du secteur énergétique en Afrique subsaharienne.
Qu’en est-il des négociations pour les APE ?
Les expériences précédentes de libéralisation du secteur énergétique en Afrique permettent de tirer les leçons suivantes :
Tout d’abord, les négociateurs européens et africains doivent réellement considérer les APE comme des vecteurs de développement durable pour l’Afrique subsaharienne. Cela implique que les intérêts commerciaux de l’UE doivent être secondaires au développement d’une industrie des énergies renouvelables naissante locale.
Ensuite, la libéralisation doit attirer un montant significatif de nouveau capital ou entrainer l’accroissement des investissements existants en Afrique subsaharienne, et non pas l’augmentation des importations de produits finis d’énergies renouvelables.
Troisième point, la libéralisation doit être progressive et bien gérée. Cela implique l’adaptation du rythme de la libéralisation aux différents niveaux de compétitivité des diverses technologies d’énergies renouvelables.
Quatrième point, la libéralisation du secteur des énergies renouvelables devrait impliquer le secteur privé local de manière significative, notamment dans la fabrication locale de composants essentiels, par le biais de regroupement d’entreprises, de transfert de technologie et par davantage de participation d’investisseurs locaux dans les installations nouvelles.
Enfin, le succès des APE et la libéralisation associée du secteur énergétique africain dépend fortement des capacités et des compétences des négociateurs africains. Ors, l’ensemble des négociateurs commerciaux africains ont des connaissances spécialisées limitées dans le domaine de l’énergie et en particulier des énergies renouvelables et n’ont pas réussi à travailler de manière efficace avec les experts africains en énergies renouvelables qui travaillent dans les services nationaux, ou encore avec les universitaires, la société civile et la diaspora. Ce type de collaboration sera donc probablement un élément clé pour tirer profit des avantages que les APE peuvent apporter à l’industrie africaine naissante des énergies renouvelables.
Cet article se base sur un essai plus long de Stephen Karekezi, John Kimani, et Oscar Onguru, publié par le German Marshall Fund des États-Unis : Jones E. et Martí D. (2009), “Updating the EPAs to today’s global challenges” (Mettre les APE à l’heure des défis mondiaux actuels). German Marshall Fund des États-Unis, Economic Policy Series 09, disponible sur : http://www.gmfus.org//doc/GMF7257_Final_Ebook.pdf
[1] AFREPREN/FWD-Energy, Environment and Development Network for Africa (Réseau de l’énergie, de l’environnement et du développement pour l’Afrique)
[2] S. Karekezi, J. Kimani, O. Onguru et W. Kithyoma (2009), “Large Scale Hydropower, Renewable Energy and Adaptation to Climate Change: Climate Change and Energy Security in East and Horn of Africa” (Énergie hydroélectrique à grande échelle, énergies renouvelables et adaptation au changement climatique : changement climatique et sécurité énergétique en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique). Nairobi, Kenya : Energy, Environment and Development Network for Africa (AFREPREN/FWD).
[3] Jones E. et Martí D. (2009), Updating the EPAs to today’s global challenges (Adaptation des APE aux défis actuels). German Marshall Fund des États-Unis, Economic Policy Series 09, disponible sur : http://www.gmfus.org//doc/GMF7257_Final_Ebook.pdf
[4] S. Karekezi et T. Ranja (1997). Renewables Energy Technologies in Africa. London, U.K.: Zed Books Ltd. “The Eastern Africa Market Assessment Acceleration.” Geothermal Market Assessment Report, Geothermal Conference Agenda. Washington, DC: Business Council for Sustainable Energy; Federal Ministry for Economic Cooperation and Economic Development, Undated. Note to CODEV: Hydropower Outlook for Africa. Visionné le 27 août 2009 sur : http://www.energypartnership.eu/download/BMZ-DEV_Note_Hydropower_Outlook_for_Africa_2007.pdf
[5] S. Karekezi and W. Kithyoma,W. (eds) (2005), “Sustainable Energy in Africa: Cogeneration and Geothermal in the East and Horn of Africa-Status and Prospects” (Énergie renouvelable en Afrique : cogénération et géothermie en Afrique de l’Est et dans la Corne de l’Afrique - État des lieux et perspectives). Nairobi, Kenya : Energy, Environment and Development Network for Africa (AFREPREN/FWD).
[6] Données 2007 du service national mauricien (Central Electricity Board - CEB). Remarque : les stations de cogénération mauriciennes admettent deux types de combustibles : la bagasse durant la saison de récolte du sucre (on-crop) et le charbon hors de la saison de la récolte (non-crop). Environ 19 % de l’électricité de Maurice provient de la bagasse.
[7] S. Karekezi, J. Kimani, O. Onguru (2006) “Contribution of Renewables to a Sustainable Power Sector in Kenya” (Contribution des énergies renouvelables au secteur durable de l’énergie kényan) Nairobi, Kenya : Energy, Environment and Development Network for Africa (AFREPREN/FWD).
[8] E. Marandu et D. Kayo (eds), (2004), “The Regulation of the Power Sector in Africa: Attracting Investment and Protecting the Poor” (La régulation du secteur énergétique en Afrique : attirer les investissements et protéger les pauvres). Londres, Royaume-Uni : Zed Books Ltd ; Stichele, M.V. (2005).
[9] “Dangers in Liberalization of Services and Investment in EPAs” (Les dangers de la libéralisation des services et de l’investissement dans les APE). Notes de SOMO, 31 mai 2005. Visionné le 21 août 2009 sur : http://syspro2.enda.sn/seminaire/docs/Services%20and%20Investments%20in%20EPA’s.doc
[10] G. Gualberti, et al. (2009). “Electricity Privatizations in Sahel: A U-turn?” (Privatisation du marché électrique au Sahel : virage à 180 ° ?). Energy Policy, doi:10.1016/j.enpol.2009.05.018
Add a comment
Enter your details and a comment below, then click Submit Comment. We’ll review and publish the best comments.