PasserellesVolume 12Numéro 4 • Novembre 2011

Commerce, agriculture et marchés alimentaires en Afrique de l’Ouest : comment faire face aux crises? (1)


par Cheikh Tidiane Dieye

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Les crises économiques, financières et alimentaires qui ont frappé le monde en 2007 et 2008 et dont l’onde de choc continue de se propager ont laissé leur empreinte sur l’Afrique de l’Ouest. Si de nombreux auteurs se sont penchés sur les manifestations et les conséquences de ces crises, très peu a été écrit sur les capacités des pays pauvres à y faire face. C’est pourtant une telle réflexion qui peut permettre de trouver les stratégies et les moyens d’actions destinés à prévenir ou à faire face avec plus d’efficacité à d’autres chocs. C’est pourquoi ce numéro de Passerelles revient largement sur cette thématique déjà traitée en pointillé à d’autres occasions. Les analyses, pour la plupart centrées sur l’Afrique de l’Ouest, sont cependant extensibles à d’autres régions d’Afrique et du monde.

Peu de pays en développement sont en mesure de supporter durablement des hausses significatives et soudaines des prix des denrées alimentaires de base. En Afrique de l’Ouest, la conséquence a été immédiate et s’est manifestée sous la forme d’émeutes urbaines qui ont parfois dégénéré, occasionnant des violences et des destructions. De telles émeutes ont notamment eu lieu au Burkina Faso, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Ces manifestations des « ventres-creux », ont profondément secoué les régimes politiques et menacé de rompre la stabilité sociale.

Plusieurs explications sont avancées pour comprendre les raisons pour lesquelles la crise a été si durement ressentie en Afrique de l’Ouest. L’une des raisons est l’extrême vulnérabilité de cette région qui, sur le plan alimentaire, se trouve de manière quasi chronique dans une zone à risque qui peut la voir basculer à tout moment dans la faim, voire la famine pour certains pays. De plus, l’Afrique de l’Ouest est parmi les régions les plus démunies en matière de capacités à prévenir les crises alimentaires et de moyens pour atténuer leurs effets lorsqu’elles surviennent. Même avant la crise alimentaire de 2008, plusieurs pays subissaient l’insécurité alimentaire. Le Togo, la Sierra Leone et le Libéria étaient par exemple déjà touchés puisque plus d’une personne sur 3 était sous-alimentée (2) dans ces pays.

La crise alimentaire a révélé au grand jour deux vérités dramatiques. D’une part, il est apparu avec plus de netteté que les choix économiques opérés et les modèles de développement suivis durant plusieurs décennies se sont révélés globalement hasardeux et impertinents. En privilégiant la monoculture d’exportation au détriment de l’agriculture vivrière, celle-ci étant confinée à un rôle secondaire, on a en effet créé les conditions d’une dépendance accrue des populations ouest africaines aux marchés mondiaux. D’autre part, cette crise a aussi mis en lumière la forte articulation entre les politiques commerciales, les choix agricoles et les questions alimentaires.

Régulations internationales et souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : une région affaiblie

L’agriculture ouest africaine connait des défis nés de conditions structurelles et historiques spécifiques. De nombreux pays ont opté dès leur accession à l’indépendance pour des stratégies d’autosuffisance alimentaire. Mais les contraintes internes liées à la gouvernance des secteurs agricoles, les problèmes climatiques et plus tard les politiques de libéralisation et de désengagement des États dans le cadre des programmes d’ajustement structurel (3) ont annihilé les efforts consentis par les agriculteurs durant plusieurs décennies. A ces contraintes s’ajoute maintenant un problème d’accès aux terres, du fait de l’exploitation de grandes superficies au profit des biocarburants ou d’autres productions de rente, voire de l’attraction qu’exerce la terre sur les élites nationales comme nouvelle forme de spéculation. L’une des conséquences primaires d’une telle évolution est l’abandon de la stratégie de l’autosuffisance au profit de celle de la sécurité alimentaire. (4)

Aujourd’hui, la caractéristique agricole et commerciale majeure de l’Afrique de l’Ouest est sa faible diversification et sa forte dépendance à l’exportation d’un nombre réduit de produits pour générer des devises. Une part importante de ces devises est ensuite utilisée pour importer des produits alimentaires à des prix de plus en plus élevés et fluctuants. Ce caractère commun à la plupart des pays de la région les expose structurellement aux effets et aux comportements de facteurs exogènes tels que l’évolution des cours des matières premières, la volatilité des prix des produits alimentaires, les aléas climatiques, les contraintes liées à l’accès aux marchés dans les pays industrialisés ou encore les pratiques de ceux-ci sur les marchés mondiaux. Les pratiques des pays développés sont en effet particulièrement nocives pour les agricultures d’Afrique de l’Ouest.

Le secteur agricole ouest africain a connu une libéralisation hâtive, brutale et excessive. Les désarmements tarifaires de large portée et la remise en question de la plupart des instruments non tarifaires de protection ont en outre exposé ces secteurs à l’invasion de produits agricoles subventionnés. Sous l’effet cumulé de ces politiques, le secteur agricole ouest africain a été affaibli au point qu’il n’arrive même plus à satisfaire les besoins des marchés intérieurs. Cette situation a fait passer certains pays d’une position d’autosuffisance alimentaire relative à un statut d’importateur net de produits alimentaires, accentuant du coup leur vulnérabilité et les risques d’insécurité alimentaire.

Les crises vécues par l’Afrique de l’Ouest ont donc révélé que la libéralisation des échanges de produits agricoles, qu’elle se fasse sur injonction de la Banque mondiale ou à partir des règles de l’OMC, n’a pas rendu les marchés plus efficaces, ni en termes de sécurité alimentaire ni en termes de maitrise de la volatilité des prix. Bien au contraire, elle a renforcé les possibilités de spéculation. La libéralisation et le désengagement des États ont désorganisé et réduit d’une part l’équilibre des marchés agricoles ouest africains, en les rendant plus opaques et aux mains d’une minorité d’acteurs, et d’autre part la capacité des États et des communautés de producteurs à réguler ces marchés.

Conséquences et effets multisectoriels de la crise alimentaire en Afrique de l’Ouest.

Plus de 10 millions de personnes ont été touchées par la crise et les problèmes alimentaires en Afrique de l’Ouest en 2010 (5). La hausse des prix des denrées alimentaires a touché les couches les plus pauvres de la population, en particulier celles qui ne disposent pas de terre, et les femmes, dans les zones urbaines comme dans les zones rurales. L’augmentation des prix des denrées alimentaires a obligé de nombreuses familles à renoncer à satisfaire d’autres besoins importants comme la santé, l’éducation et les loisirs. Plus de 60 pour cent de la population ouest africaine vit aujourd’hui avec moins de 1 dollars par jour. Dans un contexte où les produits locaux sont soit introuvables soit tout aussi chers que les produits importés, un doublement des prix alimentaires comme observé en 2007 et 2008 impacte directement les conditions de vie de ces populations défavorisées.

Réponses régionales aux crises alimentaires

Il convient de reconnaitre que la tendance à l’extraversion économique et alimentaire n’a jamais été une donnée figée et acceptée comme telle par les États et les institutions régionales d’Afrique de l’Ouest. De nombreuses initiatives nationales ou régionales ont en effet été entreprises au fil des années pour d’une part assurer la sécurité alimentaire et d’autre part faire face aux crises liées ou non aux conjonctures internationales et autres aléas climatiques. Certains pays ont mis en place des structures dédiées à la sécurité alimentaire, d’autres des stratégies de constitution de stocks alimentaires ou de systèmes d’alerte pour prévenir des crises au niveau national ou régional ; les initiatives à petite échelle, faiblement articulées et largement dépendantes des aides extérieures, n’ont toutefois pas la capacité de produire un impact significatif.

Au niveau régional, cependant, des initiatives plus fortes ont été conduites, avec notamment la création du Comité Inter-états de Lutte contre la Sécheresse au Sahel (CILSS) en 1973, suite à la grande sécheresse qui a frappé la région au début des années 70 (6). Le CILSS (7) anime un dispositif de veille sur la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest destiné à prévoir les récoltes, consolider les bilans alimentaires, suivre les prix et les marchés, identifier les zones à risque et informer plus généralement sur les mesures pour faire face aux différentes situations annuelles (de déficit ou d’excédent). (8)

Mais alors que l’Afrique de l’Ouest évolue progressivement vers une intégration plus forte de ses marchés agricoles et alimentaires, c’est finalement la politique agricole commune de la CEDEAO, l’ECOWAP, qui semble être le cadre le plus approprié pour prendre en charge les défis de la sécurité alimentaires. Adopté en 2005, cette politique rejoint sur le terrain la politique agricole de l’UEMOA (PAU) mis en œuvre depuis 2002. Le premier objectif de la PAU est de réaliser la sécurité alimentaire, en réduisant la dépendance alimentaire et en renforçant le fonctionnement de marchés des produits agricoles. La CEDEAO opère quant à elle à un niveau plus vaste. En matière de sécurité alimentaire, sa politique fait référence, entre autres, aux filières prioritaires régionales comme les céréales (mil, sorgho, riz), les tubercules et à d’autres produits agro-alimentaires de base en Afrique de l’Ouest (9).

C’est donc en mutualisant leurs efforts que ces institutions régionales pourraient mieux prendre en charge les défis de la sécurité alimentaires, qu’ils soient liés à la disponibilité ou à l’accessibilité des produits alimentaires. L’Afrique de l’Ouest ne dispose pas de réserves suffisantes de produits alimentaires. Ses stocks nationaux dépendent fortement des aides extérieures provenant des États partenaires, des institutions internationales ou des ONG. Or ces réserves sont nécessaires pour stabiliser les prix et permettre un accès plus facile aux populations les plus pauvres et les plus vulnérables. De plus, les populations sont dépourvues de programmes qui rendraient possible l’existence d’un tissu social, soutenu par les États de façon durable et qui permettrait d’augmenter les capacités de résilience de la population face aux crises. Lors des dernières crises, le Ghana a fait figure de précurseur, par le biais de la distribution de coupons alimentaires à grande échelle. Aucun autre pays n’a instauré de « filets sociaux de sécurité » à l’échelle nationale. De nombreux projets pilotes existent mais la plupart sont à petite échelle. Les finances publiques des pays du Sahel ne leur permettent malheureusement pas de lancer de véritables politiques nationales de protection sociale, sans une aide substantielle provenant des bailleurs de fonds. (10) Une telle politique nécessite une forte volonté politique et une bonne compréhension du rôle positif que pourraient jouer de tels filets sociaux dans la réalisation de l’objectif de protéger les populations les plus vulnérables face aux risques de crise alimentaire.

Conclusion

La grande majorité de la population d’Afrique de l’Ouest compte sur l’agriculture comme source de revenus principale. Et pourtant la région est l’une des plus touchées par l’insécurité alimentaire dans le monde. Cette situation pourrait se voir renforcée non seulement par le changement climatique, mais aussi par les pratiques en cours, qui voient les investisseurs étrangers ou locaux se précipiter vers les bonnes terres pour y exploiter des agro-carburants.

Les crises ont remis sur le devant de la scène l’extrême vulnérabilité de l’Afrique de l’Ouest, et la nécessité de prendre des mesures ardues pour protéger les populations des effets des hausses des prix alimentaires sur les marchés mondiaux. La crise a eu des conséquences à la fois sur la stabilité sociale et le bien-être des ménages.

Il est bien évidemment possible de remédier à cette vulnérabilité. Il convient pour cela de refonder les paradigmes ainsi que les bases économiques et politiques de l’agriculture et de la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest, afin de les réorienter vers les besoins réels des populations de la région. L’agriculture est le principal instrument pour assurer le droit des peuples à l’alimentation. Elle doit être traitée comme un secteur particulier car les produits agricoles ne sauraient être réduits au statut de simples marchandises. L’agriculture en Afrique de l’Ouest étant essentiellement familiale, il est nécessaire, pour la renforcer, d’apporter des soutiens adaptés aux petits producteurs tout en les protégeant des aléas du marché mondial, par le biais de l’application d’une politique qui prenne en compte cette réalité. Dans le même temps, la mise en place d’ambitieuses politiques de protection sociale permettant de protéger les populations les plus vulnérables face aux chocs externes et internes s’avéreront nécessaire.

Auteur :

Cheikh Tidiane DIEYE est docteur en Études du Développement, coordonnateur de Programmes à Enda, et membre du Comité de Négociation de l’APE entre l’Union européenne et l’Afrique de l’Ouest. Les opinions sont exprimées ici à titre individuel et ne reflètent pas forcément les positions d’ICTSD et d’Enda.

Bibliographie:

Antil, A., « Les émeutes de la faim au Sénégal : un puissant révélateur d’une défaillance de gouvernance », IFRI, 2010.

Alpha, A., Rolland, J.P, « la cohérence des politiques en Afrique de l’Ouest », GRET, AFD, 2010.

Boulif, N. ; Souaré, A., «Crise alimentaire et hausse des prix», 2009.

Buisson, M, « Note d’appui à la déclaration sur la souveraineté alimentaire », document de travail, 2010.

Cambrezy L., Janin, P., « Le risque alimentaire en Afrique», IRD, 2008

Cilss, Club du Sahel, «Profil sécurité alimentaire du Sénégal», 2008

Fall A.S, Cissé R. « Migrations internationales et pauvreté en Afrique de l’Ouest », 2011

Cilss, Club du Sahel, «Profil sécurité alimentaire du Burkina Faso», 2008

Goita, M. « Souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : La résistance des peuples contre les agressions… », Pambazuka, 2010

Gueye, B et al « La pauvreté chronique au Niger », 2011

Jones, E, «L’APE de l’Afrique de l’Ouest, l’alimentation et les crises… », Passerelles, Vol 2 N°X, 2009

OCHA, « revue humanitaire sur l’Afrique de l’Ouest », 2008

Oxfam; Enda Tiers Monde, « Crises mondiales: un réveil brutal pour les APE en Afrique de l’Ouest », Oxfam, Enda, document d’analyse, 2010.

Oxfam, « La faim au Sahel, une urgence permanente », 2010.

Uneca, « l’état de la sécurité alimentaire en Afrique », Uneca, 2008.

Notes:

1 Une première version de ce texte a été préparée comme contribution à une analyse plus large sur les dynamiques régionales et internationales des marchés agricoles et leur impact sur la nutrition.

2 Jones E. : «L’APE de l’Afrique de l’Ouest, l’alimentation et les crises économiques et financières : Arguments en faveur de la flexibilité» Passerelles, Vol X N°2, 2009

3 Goita, M. « Souveraineté alimentaire en Afrique de l’Ouest : La résistance des peuples contre les agressions», Pambazuka, 2010

4 Goita, idem.

5 Oxfam; Enda Tiers Monde, « Crises mondiales: un réveil brutal pour les APE en Afrique de l’Ouest », Oxfam, Enda, document d’analyse, 2010

6 Le Cilss regroupe 9 pays dont 4 États côtiers : (Gambie, Guinée-Bissau, Mauritanie, Sénégal), 4 États enclavés : (Burkina Faso ; Mali ; Niger ; Tchad) ; 1 Etat insulaire : (Cap Vert). Pour plus d’informations voir www.cilss.bf

7 Il dispose notamment d’une cadre stratégique de sécurité alimentaire (CSSA) dont la mise en œuvre s’appuie sur une stratégie opérationnelle de sécurité alimentaire (SOSAR) et des informations collectées dans le cadre du réseau sur la sécurité alimentaire créé depuis 1985.

8 Cilss, 2009

9 Alpha, A., Rolland, J.P, « la cohérence des politiques en Afrique de l’Ouest », 2010.

10 Oxfam « La faim au Sahel, une urgence permanente », 2010.

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